20 décembre 2010

Une histoire de truffes

Sens ! Sens ! Il n’a que ce mot à la bouche. Comme si je pouvais encore sentir quelque chose ! Je sais que c’est dans mes gênes, que je devrais avoir un odorat surdéveloppé, que mon grand père savait trouver les truffes comme personne... Je sais qu’il s’est saigné aux quatre veines pour m’acquérir, que son budget ne s’en est pas encore remis et qu’il bouffe des patates depuis qu’il m’a parce qu’il me réserve la viande.

À l’image de ces gens qui roulent en grosses berlines et puent le parfum bon marché. Je le sais. Et ce n’est pas faute d’essayer ! Je l’ai reniflé son jus de truffe, et pas qu’un peu ! Même qu’une fois, sans qu’il me voie faire, j’y ai mis la langue, pour avoir le goût, me disant que ça serait plus facile comme ça. C’était dégueulasse. Non, sérieux. Il m’a acheté pour lui trouver de la merde qui n’en a même pas la saveur ! Rien ! Que dalle !

Ah, vous, on voit que vous ne connaissez pas nos bêtes. Que du naturel, elles mangent ! Enfin, de nos jours, ça ne veut plus dire grand-chose, naturel. Savez, les pesticides, les machins qu’ont faits que le maitre n’a plus de cheveux et qu’il crache tout noir. Non, il ne fume pas - ça nuirait à mon odorat - mauvaise langue ! Oui, je répète, mauvaise langue ! N’avez aucun goût de toutes façons, savez pas apprécier un étron à sa juste valeur.

Enfin, il voudrait que je sente, il ne fume pas, c’est bien. Sauf que je crois qu’il n’a pas regardé la gueule de l’air. Ni celle de la terre. Ses truffes, il peut se les coller où je pense, encore que si on avait eu un Tchernobyl, les champis, ils auraient gagné en couleurs, mais là, là… Evolution qu’ils appellent ça. Je ne peux même pas pisser sur les pieds des plantes ! Non ! Culture hors sol, monsieur ! Et un pied ça te fait un champ ! Hop, t’en fous un dans la machine, il se transforme en plein !

Il a essayé avec moi, mais ça n’a pas marché. Par contre, j’avais beaucoup plus de puces ! Elles sont toutes mortes. Sans me gratter. L’air qu’a fait ça, pas assez résistantes. Que mes premières qui sont restées. Sens, sens. Oui, maitre, j’ai compris, et oui, je sais, si je veux manger ton steak quotidien, il faut que je te trouve une merde sans goût. Ton or noir… Hé, patron, tu sais que l’or n’a plus de valeur ? Le crack qu’ils appellent ça, une vraie daube, il parait… Ouais, comme ton champi !

Trois jours qu’on tourne en rond, que je respire du rien dans une nature sans odeur. Pas de bruit autour de nous, plus d’oiseaux, plus de gibier. Les seules bêtes du coin sont celles que tu élèves dans ton bunker. J’ai faim. J’ai rien trouvé. Tu m’as bien fait comprendre que si je voulais manger, il fallait que je trouve. J’ai mal au ventre. Je la sens la douleur. Et toi, sens-tu mes crocs sur ta gorge ? Moi, je les sens. Je sens surtout un goût. Un goût qu’on n’oublie pas, un goût qui ne s’invente pas. Un goût, vrai. Le goût du sang.

18 décembre 2010

Une ration douteuse

Il me le paiera. Je trouverai le moyen. Il n’avait pas le droit de faire cela. Pas le droit. Pas elle. Pas comme ça ! L’ombre de son corps pendu se profile face à la lune. Il n’avait pas le droit ! Elle était tout pour moi. Tout. Ma confidente, mon amie, mon défouloir à envie… Envies d’elle, de la frapper, de l’aimer. Envie d’elle, surtout. Ma vie ! Tout ce qui me restait. Et elle avait eu le malheur d’avoir faim.

Alors elle mangea, trois fois rien, un morceau de viande qui lui faisait envie. Quelque chose qui l’a transformée. Elle n’acceptait plus mes coups. Et cette puissance qu’elle dégageait me la faisait aimer plus encore. Et tous ceux qui l’avaient brimée se sont mis à disparaitre. Et tous l’avaient fait. Un par un. Régulièrement. Tous les trois jours. Il ne restait plus que nous. Lui, et moi. Et elle, plus belle que jamais.

Chaque nuit nos étreintes se faisaient plus violentes. Je l’entendais, lui, dans la baraque d’à côté, il tremblait. Non pas de peur… Lui aussi se faisait violence, dira-t-on. Il devait être le suivant, et il savait ce qu’il lui restait à faire s’il voulait survivre. Il l’agressa alors qu’elle me chevauchait. Dans le même temps, il m’administra un sédatif, virulent. Elle respirait encore. Et je l’ai vu faire. La trainer à la potence. Et moi, incapable de réagir.

Je ne pouvais plus bouger. J’ai regardé cet homme passer la chaine au cou de ma femme, embrasser sa bouche inerte, caresser son corps groggy longuement. Jaloux de nos étreintes. Se frotter à elle. Ultime salissure. Les larmes coulaient sur mes joues. Je voulais hurler, lui promettre mille tortures, mais aucun son ne daignait sortir de ma bouche endormie. Et sa nuque se rompit. Je ne pus détacher mes yeux du cadavre qui se mouvait au gré de la brise.

Il aurait dû y passer ce soir. Alors il y passera. L’effet s’est dissipé, je vais détacher son cadavre. Je la porte, délicatement, jusqu’au crémato. Amoureusement, je la découpe, morceau par morceau. Elle n’est pas tout à fait raide, pas tout à fait froide. Je m’attends presque à la voir me sourire, me sauter dessus pour me dévorer sauvagement. Enfin, m’embrasser. Et me dire que ce n’est qu'une blague.

Je rêve… Elle est morte. Et bien morte. Il parait que si elle avait fait cuire sa viande, elle n’aurait pas contracté cette maladie. Je vais donc la faire cuire. En la mangeant, petit à petit, je pourrai survivre. Si je tombe malade, dans trois jours, je serai mort. Je vivrai, pour elle. Je ferai tout ce qu’elle rêvait de faire, et je le tuerai. Ce soir. J’ai un plan.

Je découpe sa chair tendre, délicatement. Je vais même pousser la chose jusqu’à lui offrir un des meilleurs morceaux. Je les fais cuire, tout comme il faut. Et puis je prépare tout. J’avais préparé, pour le cas où, une fiole à avaler pour me tuer et qu’elle meurt avec moi. Mon corps empoisonné lui aurait permis de s’éteindre sans la faim. Une douce fin, en somme. Là, je l’injecte dans la ration que je réserve à ce salopard. Plusieurs seront négligemment disposées. En mangeant la première, il prendra confiance…

Je mets la viande à sécher, dans la pièce où je dors, demain, je ferai en sorte qu’il me voit tenter de me dissimuler. Il tombera dans le panneau, j’en suis sûr. Manger la femme qu’il n’aura jamais pu pénétrer… Des mois qu’il la lorgnait cet empaffé. Des mois… Et il l’a tuée ! Je la lui aurais prêtée, moi, s’il avait demandé ! Tant qu’il me la laissait en vie, pour moi. Pourquoi je l’ai fait cuire ? Hein ? Elle pouvait encore servir.

Il fait froid tout à coup. Je me suis endormi en songeant à combien j’étais bête de ne l’avoir pas gardée encore. Le feu est éteint, la porte est entrouverte, je croyais l’avoir fermée derrière moi. Ma viande n’est plus là. Il a tout pris, tout. Ou presque. Il reste un morceau ici. Et j’ai faim. Les émotions qui creusent. Un doute m’assaille alors que je mastique. Et s’il savait ?

8 novembre 2010

Aujourd'hui.

C’est la première fois que je ne suis pas triste quand elle part. Pourtant auparavant, chaque fois que je l’observais s’éloigner de moi, je subissais cette déchirure que seuls les amoureux connaissent. Quelques pas loin de moi et je crevais d’envie de l’aller retrouver, de la serrer contre moi, tout contre. Je ne cédais pas. Et si son envie d’être avec moi était moins grande que la mienne ? Si elle désirait un peu d’espace ?

Je n’avais pas le droit de l’emprisonner, de l’empêcher de vivre ainsi qu’elle le souhaitait. Non, je n’avais pas le droit. Je me devais de me plier à ses désirs, tous. Sans exception. Aucune. Je lui appartenais, elle était ma vie, toute ma vie. Tout ce qui lui donnait une saveur, une douceur. Un goût que je n’aurais échangé pour rien au monde. Le goût de vivre.

Je ne vivais que pour ces instants passés avec elle. Ces quelques heures qu’elle m’accordait. Ce moment à nul autre semblable qu’elle m’offrait. Qu’elle daignait m’offrir. Et son regard posé sur moi. Qui me transperçait le cœur. Et l’âme. Un regard et j’étais à ses pieds. Lichant le parquet pour qu’il ne la salisse pas. Me couchant dans les flaques pour qu’elles ne la souillent pas. Une image. Oui, c’est une image, bien sûr. Rien qu’une image, bien sûr… Ou pas.

Elle me le demanderait que je le ferais. Ses désirs sont des ordres. Ses désirs font désordre. Quand on la voit danser dans la rue dans sa robe rouge, montrant ses jolies jambes. Je la dévore des yeux. Et je surveille. Farouchement. J’aime qu’on la regarde, conscient de sa beauté. J’aime bien. Mais pas trop ! Elle est mienne ! Encore un peu. Nul n’a le droit de la toucher, de l’embrasser. Nul sinon moi. Elle n’a que mes bras pour la consoler, pour l’étreindre.

Personne. Jamais. J’adorerais. Mais il faut. Il faut que je la laisse vivre cette expérience. Cela fait des mois que je songe à cet instant. Des mois que je sais qu’il le faudra. Qu’il est important que je lui montre que j’ai confiance. En elle. En eux. Ceux qui vont passer tant de temps avec elle. Alors que moi, moi, pauvre hère, j’errerai. En attendant son retour. Je devrai m’empêcher de l’aller guetter. De l’espionner. Elle ne le souffrirait pas.

Ou elle en souffrirait. Peut être verrait-elle cela comme un manque de confiance en elle. Je ne dois pas l’espionner. Et puis, j’ai rencontré l’équipe. Ceux qui seront à ses côtés, les chanceux. Je les ai rencontrés, dévisagés. Soupesé chacun de leurs mots, de leurs gestes. Leurs regards même. Et j’ai décidé d’essayer. Je vais leur confier ma vie. Mon goût, ma vue et mon toucher. Celle qui m’a fait découvrir l’odeur des fleurs.

Ma fille. C’est la rentrée.

2 novembre 2010

À nu



L’on vous dit intime. L’êtes-vous ? Je veux bien le croire. Il est vrai que souvent, je couche mes envies en votre sein, vous les tatoue sur votre chair tendre, caressant en même temps votre épiderme. L’on vous dit intime. Vous savez tout de moi. Sans doute l’êtes-vous. J’ai glissé en vos entrailles mes terreurs les plus profondes, enfoui dans votre blancheur, mes désirs inassouvis. J’ai murmuré des choses à votre intention que nul n’a jamais entendues.

Et n’entendra jamais.

De Paris à New-York, jamais ne m’avez quittée. Jamais fait défaut. Votre peau se fatigue, je vous maltraite. Collé contre mon épiderme frémissant, tout contre, vous avez goûté de ma sueur. Et elle vous a changé. De chocolat, vous êtes passé par d’autres teintes, vous avez gagné des motifs, charmantes auréoles. Et au fil du temps, de mes gravures, votre intérieur s’est modifié. Il a gagné en encre. Et ces tatouages, intimes, ne sont réservés qu’à moi.

Ou à qui pourrait en être digne.

Il n’existe pas encore, celui-là. Pas dans ma vie, en tous cas. Alors je lui écris. À travers vous. Et je vous garde jalousement. Rien qu’à moi, vous êtes. Et je continue à vous triturer les entrailles pour y tracer mes maux. Ne me laisserez pas tomber, hein ? Je compte sur vous. Et je vous offrirai mon premier émoi ! S’il vient. Je vous le réserve. Je vous le promets. Restez avec moi, il reste tant de blancs à emplir.

Je vous prendrai sur l’envers.

Et vous emplirai en partant de l’autre bord. Celui qui pour l’instant épouse chaque immondice lorsque je vous pose. Cette partie de votre peau qui jamais ne se plaint. Sauce tomate mal essuyée, miettes et autres cendres. Je devrais être plus douce avec vous. Afin de vous conserver plus longtemps, tenter de vous offrir une longue vie, un peu d’hygiène, avoir quelque considération. Je le sais bien, allez, je le sais bien.

Mais je ne sais pas faire.

Je suis désolée. Tellement désolée. Je vous ai délaissé ! Je n’aurais pas dû. Je n’aurais pas dû ! J’ai cru, vous savez, j’ai cru trouver ce qui me manquait. Oh voilà que je vous trempe. Je vous prie de bien vouloir pardonner cet abandon de ma part, ce dernier mauvais traitement que je vous ai fait subir. Vous, vous qui avez toujours été présent, toujours. J’ai cru à de belles paroles, j’y ai cru, et comme je ne sais pas faire, j’ai fait ce qui me semblait le plus juste.

Je vous ai offert.

Vous. Je vous ai offert. Ecrire encore ces mots ne fait qu’accentuer ma honte. Je vous ai ouvert, vous, mon cœur, je vous ai ouvert parce que je ne sais pas faire. Et ainsi dénudé, je vous ai posé sous ses yeux. Il vous a lancé plus loin et m’a prise dans ses bras. Et je ne voulais pas. Je ne voulais plus. Je ne voyais que vous, ouvert, là bas. Si loin de moi, vous, éventré comme jamais, sans tendresse aucune. Vous que j’avais trahi et qu’on avait repoussé.

Vous. Mon journal.

Intime, l’on vous dit. Et je confirme, vous l’êtes. Je suis en vous bien plus que ces lignes que j’ai tracées, indélébiles. Ma sueur a imprégné votre couverture, mes larmes vos pages, mes mots, mes maux, mes pensées, moi-même. Je vous ai ouvert et l’on ne vous a pas regardé. Je vous ai offert et l’on vous a repoussé. Et je l’ai repoussé, lui, vous ai récupéré et suis rentrée, moitié nue, mais avec vous. 


Je ne vous ai pas perdue

Vous. Mon âme.

11 octobre 2010

M'sieur l'agent, dis.



Maman a disparu. Cela fait quatre jours. Maman… T’es où, maman ? Maman elle était fatiguée, elle me regardait avec des yeux tristes, souvent… Et elle a disparu. Une caresse, des je t’aime. Mais moi aussi je t’aime maman, pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu vas pas mourir hein ? Ou moi ? Dis ce qui ne va pas… Maman !

Et maman a disparu. Depuis quatre jours.  J’ai décidé de mener mon enquête... L’autre soir, avant de disparaitre, je l’entendais qui criait qu’elle avait mal ! Et puis, ça fait un moment que je n’entends plus les bruits qu’elle dit qu’elle aime ça dans la chambre. Donc, un souci avec papa. Je crois que papa il a tué maman…

Surtout que quand elle a dit qu’elle avait mal, il est parti avec. Maman a disparu. C’est papa qui l’a tué. Mais si je vous le dis monsieur le policier ! Et moi, on m’a dit, quand tu as un problème qu’est important qu’est pas un problème de maths, faut en parler à la police ! Alors, je vous ai vu dans la rue et je suis venu.

Quatre jours ! Pas de nouvelles… Papa il est là des fois, il dit rien. Il boit, il dort. Il fait chauffer de la nourriture de je suis à la bourre j’ai pas le temps de faire autre chose. Après, il repart. Il a les yeux rouges. Je crois que papa, il regrette. Vous l’imaginez venir me voir pour m’avouer tout ça ? Moi, je suis sûr que c’est lui.

Maman elle m’avait dit qu’elle était en sainte. Je sais bien, c’est une fille. C’est normal. Nous les garçons, on n’a pas de seins. Et puis elle a le gros ventre qu’est venu. C’est pas beau. Du tout.  J’aime quand maman elle a son ventre plat et qu’elle peut me serrer contre elle, sinon, c’est pas drôle, faut faire gaffe, et en plus, la maladie du ventre, elle donne des coups.

Des fois, elle m’a parlé de ma chambre que je devrai partager… J’écoutais pas. Quand elle me parlait de trucs comme ça…  Je mangeais une glace.  Elle m’offrait toujours une glace pour parler. Et moi, je préfère la glace que parler. Des fois, c’était une glace et un jouet. Alors vous pensez bien que j’écoutais pas non plus, moi, je jouais !

Vous croyez que maman elle va arrêter d’être morte monsieur le policier ? Ça vous fait rire, c’est pourquoi ? C’est parce que vous pensez que maman elle avait un bébé dans le ventre ? C’est ça ? Donc si elle parlait de la chambre, c’était pour que le bébé dorme avec moi ? Et elle va revenir avec le bébé et on va tous être contents et en fait elle n’est pas morte ?

Vite, vite ! Rentrer ! La voiture de papa est devant la maison ! Maman va sortir. Et puis elle va me prendre dans ses bras et me serrer contre son ventre qu’est vide. Maman ! Je crie, je cours ! Si je pouvais, je volerais pour aller plus vite, pour retrouver maman, vite… vite ! Maman !

Maman ?

A deux pas de la voiture, je m’arrête. Pourquoi c’est mamie qui sort de la voiture avec un paquet dans les bras ? Pourquoi elle aussi elle a les yeux tout rouges ? Où elle est maman ?

Papa ! Elle est où maman ? Et arrête de me regarder comme ça ! Dis-moi ! Je suis grand maintenant !

J’observe le paquet.

C’est pas papa qu’a tué maman, non.

C’est ma petite sœur.

2 octobre 2010

Opale


 Opale, toute première nouvelle... Oublié de l'afficher...

Eau-pâle, un nom que celui qui devint son père lui a donné le jour où il l’a trouvée. Elle n’a jamais su pourquoi, étant donné qu’il est décédé il y a peu, il lui sera difficile de connaitre ses intentions. Aujourd’hui, c’est loin d’être son principal souci.
Il serait d’ailleurs bon qu’elle arrête de tergiverser et qu’elle se décide ; doit-elle faire face à ses ennemis ou bien faut-il qu’elle s’enfuie ? D’ailleurs si elle fuit, où fuir ? Doit-elle se rendre ? Non, cela ne lui ressemble pas, non pas qu’elle se prenne pour une grande dame fière avec des principes et tout ça, mais tout simplement parce que ce n’est pas dans son tempérament que d’abandonner. D’après elle ses poursuivants sont moins d’une dizaine, ce qui est déjà bien trop à son goût. Avancer plus loin, toujours plus loin, prendre de l’avance, toujours quelques mètres de plus, voilà ce qu’elle fait depuis deux jours. Deux longues journées et une nuit à marcher, à courir, à essayer de mêler ses traces à celles d’animaux. Là, après cet arbre, un ruisseau, elle pourra se désaltérer, à défaut de se sustenter. La jeune fille prend garde à chacun de ses pas, mais se prend malgré tout le pied dans une racine et s’étale de tout son long. Des larmes de rage et d’épuisement perlent à ses yeux. Elle se relève et avance, les yeux brillants, un peu fiévreuse ; elle n’en parait que plus farouche, volontaire. Elle ne s’est jamais aventurée aussi loin sur les terres de chasse du Roy. – Prie Eau-pâle, prie pour qu’il ne se joigne pas à la chasse folle dont tu es le gibier. – Elle veut accélérer le rythme mais son pas se fait plus lourd ; sa vigilance s’amoindrit quant aux traces qu’elle laisse. Elle ne sait plus dans quelle direction aller ; elle s’arrête pour reprendre son souffle et tenter de se repérer au milieu de cette forêt inconnue.
Une branche craque derrière elle la faisant sursauter. Elle se retourne d’un geste et a juste le temps d’apercevoir un blason jusqu’alors inconnu avant de se faire assommer.

Eau-pâle s’éveille, un réveil douloureux, sa tête la lance, le sang pulse à ses tempes. Ses mains sont entravées, des cordages pénètrent ses poignets. Il fait très sombre, elle avance un peu et atteint un mur. Celui d’un souterrain visiblement, au touché de la pierre suintante, un cachot, elle s’en doutait au vu de la noirceur de la nuit et de l’air vicié environnant. Elle aimerait vraiment savoir ce que ces hommes lui veulent, ce qu’ils lui reprochent, ces hommes étranges vêtus de noir, avec au coté une croix, rouge, décorée. – Regarde-toi, Eau-pâle, regarde cette peau blafarde et tes cheveux couleur de feu, ils te prennent pour une renarde, une sorcière. – Elle souffre à cause des liens, un gémissement étouffé lui échappe. – Plains-toi en silence Eau-pâle. – elle serre les dents. Une sensation de chaleur envahit ses poignets, s’intensifie, mais reste supportable. Elle observe, pétrifiée, ses liens qui se désagrègent petit à petit.
Elle n’a pas le temps de se poser des questions, tout à l’heure – Tout à l’heure ? Depuis combien de temps es tu là Eau-pâle ? – cela lui a valu de se faire prendre. Elle cherche, à tâtons, une ouverture, une porte, mais rien. Elle ne perçoit aucune fissure, pas un courant d’air, elle est bel et bien enfermée. La pièce mesure une demi-douzaine de pas de long et autant de large. Eau-pâle se met à tapoter la pierre, de plus en plus fort, cherchant un passage – A moins que tu ne sois emmurée vivante, Eau-pâle, emmurée vivante, tu y as pensé ? – la panique entame sa montée, s’emparant d’elle petit à petit, son pouls s’accélère tout d’abord, puis sa respiration, ses membres se crispent et ses jambes se dérobent ; la sortie, trouver la sortie, elle voudrait se mettre à hurler mais les dernières bribes de volonté qui lui restent l’en empêchent, elle aspire à grandes goulées cet air fétide, elle veut de l’air, elle... s’arrête net de bouger, son souffle reste coincé dans sa gorge, de la lumière émane d’elle, pas une simple lumière non, une lumière chatoyante, mouvante, aux couleurs changeantes, comme vivante – Tu es une sorcière Eau-pâle, ils avaient raison – Etrangement cette pensée, loin de la paniquer, la rassure, cela expliquerait pourquoi des gens en veulent à sa vie ; pourtant elle n’a jamais rien fait en ce sens là, jamais dansé dans un cercle de fées ni même possédé de chat.

La jeune fille ne ressent aucune douleur, la chaleur qui la nimbe est semblable à celle qui entourait ses poignets tout à l’heure et a plutôt tendance à la soulager. Elle inspire à fond, plusieurs fois – Du calme, surtout, du calme. Sois opportuniste, tu t’inquièteras de ta condition plus tard. – Ses yeux remarquent un trou dans le mur, à ras du sol, juste assez grand pour la laisser passer. Avant de le franchir elle se retourne, et observe sa geôle, ce qu’elle prenait pour un lit de pierre ressemble plutôt à un autel, des inscriptions, des runes y sont gravées, elle ne connait pas leur signification. L’insolite lumière qui émane de sa personne éclaire son chemin. Eau-pâle avance, au dessus d’elle la voute de pierre, bien que haute, est oppressante ; elle marche durant des heures, puis s’arrête, elle est repassée pour la énième fois devant la sortie de sa cellule et n’a perçu ni ouverture, ni lumière. Elle s’assoit sur une pierre, quelques instants, pour réfléchir à la situation. Des hommes au blason inconnu (ce n’était ni celui du Roy ni un de ses alliés) l’ont prise en chasse lors de l’enterrement de son père ; ils l’ont assommée et transportée ici, mais dans quel but ? Que lui veulent-ils ? Cette cicatrice sur son bas ventre a-t-elle un rapport avec son enfermement ? Un son, lointain la sort de sa rêverie, il lui semble entendre des pas, déjà des questions s’entremêlent en son esprit.

Bastien guide son groupe du donjon à la chapelle, sans oublier de passer par l’immense salle de banquet, riche de ses tables en ormeaux. Les visiteurs apprécient tous la promenade sur les remparts ; l’agrément des récits de batailles ne faisant qu’ajouter au plaisir de la vue. Ce château, perdu au milieu des montagnes, était le centre de bien des conflits. Peu célèbre pour autant, la plupart de ces combats n’ayant aucune source dans la politique. De plus, il est loin d’être luxueux, les tentures et autres tapisseries qui attirent les touristes dans d’autres forteresses lui font défaut. Certains ne viennent que pour cela, loin du faste et des dorures des palais royaux, on observe ici la force brute et le mystère. Ce château en déborde. C’est d’ailleurs ce que Bastien préfère dans son emploi ; après leur avoir montré le château, il guidera les touristes dans les sous-sols. Lieux de tous les mythes, prisons et salles de torture y jouxtent de grandes réserves. On a déblayé un chemin menant à la surface, loin dans les bois, pour sauver les seigneurs en cas de siège. Un petit ruisseau, à présent asséché, traverse les souterrains et surtout, surtout ceux-ci ne sont pas finis d’être explorés. Passionné d’histoire, le jeune homme a trouvé dans ce job, une aubaine lui permettant de faire chaque jour de nouvelles découvertes.

« Par ici messieurs-dames, suivez-moi, s’il vous plait » autant de phrases qu’il répète machinalement, jour après jour ; ça et la tenue ridicule qu’il porte – les guides sont vêtus à la façon de fous du Roi – sont les principaux défauts de son travail. Mais aujourd’hui, lui qui rêvait de changement, va être servi ; à peine arrivé dans les sous-sols il s’arrête net. Il y a de la lumière, or cet après-midi, seul son groupe est censé visiter le château. Il reprend la visite, expliquant à ses retraités, sur le ton de la confidence, qu’un spectacle « sons et lumières » est en préparation et qu’il leur demande donc, avec force clins d’yeux, la plus grande discrétion ; prudemment, il les emmène loin de ce qui semble être sa source. Il l’observe du coin de l’œil, sombre, aux reflets multicolores, telle une aurore boréale. A la fin de la visite, il raccompagne son groupe à la sortie, puis retourne à l’intérieur, plus motivé que jamais.

Eau-pâle tend l’oreille, un seul homme parle, bien qu’ils lui semblent plus nombreux. Elle en déduit qu’il est leur chef. Elle n’arrive pas à entendre ce qu’ils racontent – Ils parlent de toi, Eau-pâle, de ce que tu vas subir – elle tremble, malgré sa volonté de masquer sa peur. Et cette faim qui la tenaille se fait de plus en plus sentir. Elle a incroyablement faim, autant que si on l’avait laissée là plusieurs jours. Ils s’éloignent, elle n’entend plus rien. « Revenez ! J’ai besoin de réponses ! Je veux savoir ! Revenez ! » Les mots restent bloqués sur ses lèvres, son envie d’avoir des réponses se confrontant avec son angoisse de l’avenir.
Elle perçoit à nouveau un bruit, feutré, très léger, le son se rapproche, un pas apparemment, un seul, enfin, elle discerne quelque chose. Une diablerie, sans aucun doute ; une lumière mouvante, étincelante, qui semble sortir d’un bâton. Plus elle s’avance plus la sienne diminue. Derrière, une forme s’approche doucement, se faisant plus distincte ; un homme visiblement, vêtu comme – Ridicule tu ne trouves pas Eau-pâle ? – un bouffon.

Après maintes déambulations, Bastien arrive à la source de lumière ; celle-ci s’est amoindrie au fur et à mesure de son approche, comme pour le guider. Il découvre une jeune femme d’une pâleur extrême, on devine ses veines à travers sa peau, comme si elle n’avait jamais vu le soleil. Ses grands yeux sombres le fixent sans faillir ; le jeune homme y perçoit la volonté de leur propriétaire, avec, toutefois, une trace d’anxiété. Plus il les observe, moins il peut les quitter, s’il s’y laisse aller, il s’y perdra ; de grands yeux noirs, irisés de mille feux, semblables à la lumière qui l’a guidé jusqu’ici. Sa chevelure rousse, accentue encore le caractère farouche de son regard. La jeune femme porte une simple robe de lin. L’œil exercé de l’historien y reconnait une facture du treizième ou quatorzième siècle.

Les minutes passent, le silence se faisant de plus en plus lourd ; se raclant la gorge, Bastien entame le dialogue ; « Qui êtes vous et que faites vous ici mademoiselle ? » la demoiselle en question se relève d’un bond « Pourquoi je suis ici ? Vous avez l’audace de me demander ce que je fais ici alors que j’y suis enfermée depuis des jours ? » Le jeune homme recule d’un pas, décontenancé par la violence de son ton. « Des… des jours ?… Sortons, nous serons plus à même de dénouer cette situation dans la clarté du soleil. » Ils avancent d’un pas tranquille Bastien se présente à elle et apprend qu’elle se prénomme Opale. Le reste du trajet se fait en silence ; le jeune homme est pris par des pensées ambigües. La logique voudrait qu’il parle d’Eau-pâle à son patron, mais il est tombé sous le charme de la demoiselle en détresse. Par chance, à cette heure il est seul au château, il pourra donc la guider sans risque jusqu’à la chambre qu’il occupe dans les anciennes écuries.

La jeune fille est étonnée qu’un saltimbanque soit aussi libre d’aller et venir dans le domaine du Roy. Arrivés au dehors, elle se rend compte qu’elle ne connait aucunement ce lieu, ni le château, ni les montagnes ne lui évoque le moindre souvenir, cette découverte lui arrache un frisson. Bastien l’entraine jusqu’aux écuries où sont aménagées des appartements pour les employés ; heureusement inoccupés en cette saison peu touristique. Toujours silencieux, il l’assoit, lui fait couler un bain et lui prépare des vêtements propres. « Je vais faire la cuisine pendant que vous vous réchaufferez. » Bastien s’installe aux fourneaux pendant que la jeune fille prend son bain ; elle est subjuguée, choquée par tout ce qu’elle découvre ; qu’elle n’est plus dans sa contrée, qu’elle est entourée d’objets inconnus, que le jeune homme serait magicien – l’eau lui obéit, ainsi que le feu –. Elle n’ose prononcer un mot de peur de l’énerver, mais bien qu’effrayée, se sent étrangement en sécurité à ses côtés. Elle enfile une tunique, un grand T-shirt en fait, et s’assoit dans un fauteuil, face à la cheminée, elle s’y endort, épuisée, quelque peu rassurée par la bienveillance du garçon. Sur ce le garçon en question revient des assiettes dans les mains, il les pose sur une petite table et apporte une couverture. Lorsqu’il recouvre la jeune fille, son œil est attiré par un tatouage sur sa nuque, une croix aux branches de même longueur, avec semble-t-il des fleurs de lys à ses extrémités ; il remarque aussi une fine cicatrice à son coté droit et la recouvre vite avant de n’être plus capable de la quitter des yeux.

Le lendemain, Eau-pâle se réveille calme, l’atmosphère de la chambre du jeune homme l’a apaisée, elle n’a toujours pas ses réponses mais s’apprête désormais à affronter la réalité quelle qu’elle soit. Bastien est endormi sur le fauteuil voisin, elle décide d’en profiter pour visiter le reste de l’appartement du jeune homme. Ce reste se résume à une cuisine ; sa faim se réveille à la vue de la nourriture posée sur la table, elle se sert généreusement un morceau de pain – Du pain blanc, Eau-pâle, comme chez Nicolas ! – et croque quelques fruits. Son appétit quelque peu satisfait, elle retourne dans la chambre. Sa robe est en train de sécher, pendue devant la cheminée ; sur le bureau, elle découvre une esquisse que Bastien a effectué lorsqu’elle dormait ; il représente son tatouage, mais elle n’y voit que le blason de ses agresseurs – Trahie Eau-pâle, il t’a trahie, tu t’attendais à quoi ? –. Lorsque le jeune homme se réveille, il la découvre penchée sur lui, tenant à la main le dessin et le fixant d’un regard assassin. Il essaie de lui expliquer la provenance du croquis et devant sa défiance, il lui montre sa nuque grâce à deux miroirs. Elle reste coite un long moment, frottant machinalement le tatouage, comme pour l’effacer.

« Je crois qu’il va falloir qu’on parle, vous vous appelez Opale, mais encore ? De quoi vous rappelez-vous exactement ? » Eau-pâle s’assoit au pied du lit et commence d’une voix monocorde le plus long discours qu’elle ait jamais fait ; « Je m’appelle Eau-pâle, je naquis à un moment incertain entre 1399 et 1401. » Sceptique, et il y a de quoi, Bastien l’écoute, se retenant de faire le moindre commentaire. « Je fus découverte un matin par mon père adoptif qui me donna le nom d’Eau-pâle – je me demande pourquoi d’ailleurs – dans ma quatrième ou cinquième année. Il m’éleva comme sa fille, sa femme est décédée peu après mon adoption ; il restait enfermé des heures durant dans son atelier, m’interdisant de le suivre disant que le moindre courant d’air détruirait son œuvre, d’habitude seuls ses copistes faisaient des œuvres. Un jour il hurla, un cri de joie et après il n’y est plus jamais retourné. Il laissa ses employés gérer sa librairie et nous allâmes nous installer dans sa résidence de campagne. Je tombai malade, et il me soigna. A mon réveil, j’avais cette petite cicatrice ; dès lors, je ne fus plus jamais malade. Notre vie passa, heureuse, je m’amusais au fond des bois, il prenait le soleil sur la terrasse. Il se mit à vieillir très vite, trop vite à mon goût ; je savais qu’il n’était déjà plus tout jeune lors de mon adoption, mais je n’étais pas prête à le voir disparaitre. Dans les derniers jours, il me parlait beaucoup de sa femme, Pernelle, disant qu’il allait la rejoindre bientôt. Au printemps 1417, il mourut. A la fin de l’enterrement, je remarquai un homme étranger au village qui me fixait, couvert d’une cape qui ne laissait voir que ses yeux… un regard qui me fit frissonner. Observant alentours j’eus l’impression d’être épiée de tous côtés et après un dernier regard sur la sépulture de mon père, je fuis. Sans en avoir l’air tout d’abord, mais dès que je me crus hors de portée, je couru. La traque dura deux jours au terme desquels ils m’attrapèrent et m’assommèrent. Je rouvris les yeux sur un autel, dans la cellule dont l’accès se situe là où vous me trouvâtes. »

Bastien ne sait plus que dire, que croire, ni même que penser. Cette histoire lui parait tellement invraisemblable que sa raison lui dit d’ignorer Eau-pâle, d’appeler l’asile de la ville voisine pour savoir s’ils n’ont pas une fugitive, pourtant les sentiments nouveaux qu’il éprouve lui donnent envie de donner crédit à ce récit. Et puis il y a la croix, la fameuse croix. Sur le bureau, elle ne l’a pas remarqué, mais il n’a pas que le dessin, il y a aussi un livre, un livre spécialisé sur l’étude des ordres secrets, le péché mignon de Bastien. D’après cet ouvrage, la croix appartiendrait à une branche de templiers. Alors oui, Bastien sait bien que les templiers ont été dissous au quatorzième siècle, mais cette croix correspondrait à un ordre espagnol, et puis des bruits courent qu’ils n’auraient jamais tout à fait disparus... Il se penche vers la voyageuse du temps « Il y a une autre question d’importance que je voulais vous poser, d’où venait la lumière qui m’a guidée à vous ? » La jeune fille ne sait que répondre, doit-elle lui dire qu’elle sortait de son ventre ? – Il va te faire brûler vive – Pourtant il a l’air si gentil, et puis… il est magicien aussi, non ? – A toi de voir, Eau-pâle, à toi de voir, mais ne vient pas te plaindre après, ils sont tous après toi, tous à te vouloir du mal, toi la renarde, la sorcière, la fille du fou ! – Eau-pâle se tient accroupie, la tête entre les mains « Assez ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tu n’es pas de bon conseil, tu me rends folle ! Toujours à vouloir me faire entrevoir le pire ! Hors de mon corps, de mon cœur, de ma tête ! Vas-t-en ! Im-mé-dia-te-ment ! Sors de mon esprit ! » Les hurlements qui s’échappent de sa bouche semblent irréels, d’une violence inhumaine, primale.

Bastien veut s’approcher, pour la calmer, tenter de l’entourer de ses bras, mais elle se met soudain à flamboyer ; une lumière, le même chatoiement que celui dans le souterrain nimbe la jeune fille. Elle se lève, deux pas au dessus du sol, droite, la tête regardant le plafond, les paumes tournées vers le sol, sa chevelure crépite, ses cheveux volent autour de son visage. De son ventre, juste à l’endroit de la cicatrice, l’éclat se fait plus fort, le T-shirt qu’elle porte se désagrège et elle se tourne vers lui, nue, magnifique dans ce tournoiement de couleurs, débordante d’énergie. Elle le fixe de ses yeux, noirs avec les reflets de l’Opale, des yeux dans lesquels il peut lire l’étonnement et la peur. La peau se tend sous la cicatrice, comme si quelque chose voulait en sortir, Bastien y devine un objet de la taille d’une bille. Il est subjugué, par la beauté de la jeune fille, par la puissance qui émane d’elle. Il aimerait bien s’approcher, mais la chaleur se fait trop intense, telle une sphère autour d’elle, des flammes s’apprêtent à lécher les murs. Il ne peut pourtant pas se résoudre à la laisser faire. Il remarque le lustre en bois, juste au dessus d’elle et se précipite sur sa corde qu’il détache. Celui-ci dégringole et elle s’effondre net, assommée.

Il pousse le lustre, porte l’évanouie sur son lit et l’attache aux montants, en croix justement, les poignets comme les chevilles. Le feu n’a pris nulle part encore, et dès lors qu’elle se trouve inconsciente, les flammes disparaissent. Il court à la cuisine, fait chauffer de l’eau, affûte un couteau, prépare une aiguille, stérilise le tout dans la casserole bouillonnante. Il prend des linges propres ainsi qu’une bouteille d’alcool. Il retourne dans sa chambre, installe son équipement à côté de son lit, arrache un des longs cheveux d’Eau-pâle qu’il passe dans le chas de l’aiguille puis inspire profondément. « Le plus vite sera le mieux », il fait couler de l’alcool sur la cicatrice de la jeune fille et, d’un mouvement vif et précis, lui entaille la peau. Il retire une pierre, semblable à une Opale, et entreprend d’étancher le sang tout en recousant la plaie, heureusement ni grande ni profonde. Il lui fait un pansement, lui verse une rasade d’alcool dans la bouche et se sert lui-même généreusement. Bastien écarte ses instruments du lit, la recouvre, mais la laisse attachée « On ne sait jamais ». Ses yeux tombent alors sur son couteau, dont la lame jusqu’alors en inox, s’est transformée en or.

Sans ménagement aucun, il secoue la jeune fille et lui demande « Le nom de ton père, dis-moi le nom de ton père ! » Dans un souffle, gémissante, l’obligeant à se pencher au dessus d’elle, Opale lui répond « Flamel, Nicolas Flamel ».

31 août 2010

L'apprivoiseur perdu

 Cette histoire se déroule dans le monde du jeu Hordes. La terre est dévastée, l'Armageddon a eu lieu, le sable a tout envahi. Dans un univers post apocalyptique, les morts se relèvent. Zombies. Les armes peuvent les tuer, des "lance piles", tronçonneuses, tondeuses (fonctionnant à piles) et surtout, l'eau. L'eau détruit les morts. Mais il ne pleut plus. Et les gens se regroupent, à 40, dans des bidonvilles qu'ils tentent d'améliorer pour survivre, toujours plus longtemps.

 Nous avons tourné longtemps dans la grande sableuse, Médor et moi.

Cela fait deux jours. Hier soir, on a trouvé de quoi s’abriter. Lui est reparti en ville, mais il m’a vite retrouvé. Il est bien, mon Médor. Faut dire qu’avec moi, il a tout ce qu’il faut ! Nonos charnu, viande de compagnons disparus... Et même ses petits bonbons… Il est heureux, et, la nuit, il me tient chaud.

Ce soir, je crois qu’on s’est paumés. Alors, je lui ai dit de rentrer, comme ça, je le suis, et hop, il me trace le chemin jusqu’à la ville. Sauf que… J’avais omis de me rappeler que je lui avais donné un bonbon aujourd’hui. Il s’est barré si vite que je n’ai pas pu le suivre plus de cent mètres. Le soleil a tourné, depuis.

Ma tête aussi. Elle me fait mal. J’ai réussi pour l’instant à éviter les groupes de ces monstres qui sillonnent le sable. Mais pour combien de temps ? Il fait si chaud, j’ai soif, trop soif. Tiens, un grand bâton, peut être qu’il va m’indiquer où trouver de l’eau ? Il tremble… Il tremble ! Je vais m’en sortir ! Creuser. Creuser encore ! Il y a de l’eau là-dessous !

Ou pas. Cela fait des heures que je creuse, pas une fois je n’ai perçu le sable moins sec qu’il n’est au dessus. Pas une fois. Mes mains tremblent. Tremblaient-elles tout à l’heure ? Sont-ce mes propres mains qui m’auraient trahi, m’enjoignant de creuser, creuser… Pour ne rien trouver. J’exhale un soupir immense, mes jambes me lâchent.

Je sombre. D’un sommeil sans rêve, peuplé de visions. Médor est revenu… Médor est revenu ? J’ouvre mes yeux, brusquement. Non, j’ai rêvé, les bruits que j’entends ne sont pas de ceux que fait mon fidèle compagnon. Ce sont eux. La nuit est tombée, il est trop tard, beaucoup trop tard pour tenter de rentrer en ville. Et puis, elle est où, la ville ?

Je me recroqueville là où je suis tombé. J’ai peur.

Le trou est juste à ma taille.

30 août 2010

Solitude épistolaire

Maman chérie,
Cette semaine toute seule dans cette maison qui m'a vue naitre me fait le plus grand bien. Je me suis promenée dans cette grande forêt où tu aimais tant m'emmener. La chouette vient chanter en haut de la grange, comme autrefois. Je suis bien ici. J'aimerais que Nicolas vienne me rejoindre, mais il travaille si dur… Et Nénette ne peut pas louper ses cours. C'est que c'est une grande maintenant ! CP, tu te rends compte ? Ça me fout un de ces coups de vieux cafard… Mon petit bébé est en CP…
Je t'embrasse très fort, à très bientôt.
Ta fille chérie.

Coucou les loulous !
Alors comme ça on bosse ? Regardez comme c'est beau où je suis !
ET OUI ! JE SUIS EN VACANCES ! ET JE PROFITE !
Comment va mon Nicolas ? L'avez vous vu ces derniers jours ? Et ma Nénette ?
Je pense fort à vous.
GROS Bisous !

Mon Amour.
Ce moment passé loin de toi me pèse. J'avais cru pouvoir trouver ici quelque réconfort, quelques réponses à mes questions. Je ne m'étais pas trompée.
J'ai une réponse, au moins : Tu me manques, passionnément. Je m'ennuise me languis de toi, de tes mains sur ma peau, de ta bouche contre la mienne.
Le soleil ne sait pas réchauffer mon corps qui réclame ta présence. Le chant des oiseaux sonne creux à mon oreille. Les aliments eux même n'ont plus la même saveur. Pour peu qu'ils en aient une.
Je t'aime.
Tienne, Aricia.

Ma petite puce chérie d'Amour que j'aime.
Maman avait besoin d'un petit peu de repos, c'est pour ça qu'elle est dans la maison de Grand-maman.
Occupe-toi bien de ton papa, il est très fatigué.
Sois bien sage ma chérie d'à moi que j'aime et que j'adore.
Maman te fait d'énormes bisous, ma Nénette, et va revenir bientôt.
Ta Maman qui t'aime tout plein beaucoup beaucoup et plus que ça encore.

Monsieur Rémy,
Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir accordé ce congé exceptionnel. Je passe mes journées à me promener dans une forêt magnifique, c'est d'ailleurs une carte la représentant.
Promis, je vous reviens en forme pour travailler !
Douces pensées pour mes collègues restés au bureau.
Cordialement,
Aricia Mollet.

Ma Belle.
Je ne te raconte pas… J'ai pris la poudre d'escampette à peine arrivée dans la ruine qui sert de maison de campagne à la famille. Le seul truc chiant c'est que j'ai dû revenir pour poster mes cartes et vérifier que je n'avais pas de courrier. Quel bonheur d'être officiellement dans un lieu où il n'y a pas le téléphone et où nos cellulaires ne captent pas !
Et… sans la môme ! Pas de mec, pas de môme…
Depuis quatre jours je traine de bars en boites et pas une nuit ne m'a vue rentrer seule ! J'ai expérimenté de ces choses… Nan, je ne peux te les raconter ainsi. Enfin, si, je t'en parle.
Ou pas !
Rejoins-moi ! Trouve une excuse pour ton boulot, je te promets des souvenirs qui rendront enfin ta vie intéressante !
Baisers tout partout, surtout où tu sais.
Aricia.

16 juin 2010

Toutes des…

- Toi !
- Moi ?
- Oui, toi… Toi !
- Qu’est ce que j’ai, moi ?
- Tu ne me reconnais pas ?
- Non… Enfin, je ne crois pas. Je devrais ?
- Quelques années de moins, le cheveu brun à l’époque…
- Ça doit faire un bail en effet…
- Que dis-tu ?
- Rien, rien… Et c’est quoi ton p’tit nom ?
- Angélique…
- L’ange de la nique !
- Elle-même !
- Tu as… changé… Enfin, disons que je ne t’aurais pas reconnue… Pas que t’es vilaine… Enfin, je te trouve même mieux qu’avant…
- Tu t’enfonces…
- Si seulement ! T’es toujours aussi douée ?
- J’ai attendu que t’appelles…
- Ben c’est que j’avais pas mal de choses à faire, le mariage… tu vois quoi…
- Oui, je vois… Enfin, je ne voyais pas grand-chose avec le sac sur la tête…
- Ça t’allait bien il faut dire.
- Et tu trouves ça drôle !
- Je crois qu’aujourd’hui, t’aurais plus besoin de sac… Il y a des choses qui se bonifient en se vieillissant… T’es toujours aussi douée ?
- On dirait la veille de ton mariage, ce regard… Tiens, ce n’est pas ta femme qui arrive là ?
- Monique ?
- Ouep, Mononique comme tu disais… Celle qui restait sans bouger…
- Arrête… tais toi là, tu ne peux pas dire ça comme ça… C’est ma femme quand même…
- Tu te rappelles qu’on s’était filmés ? Et même tout ton discours sur elle…
- Pourquoi tu lui fais signe ?
- Ben parce que c’est elle que j’attendais…
- Ma femme ?
- Ouiii ! Ta femme, Monique… D’ailleurs, tu ne sais pas ce que tu perds à préférer aller voir ailleurs…
- De… Je crains de ne pas comprendre… Ou plutôt, je crains de trop comprendre…
- Ça y est ? La sauce est montée au cerveau ? C’est redescendu, en bas ?
- Tu… tu as parlé à Monique ?
- Si je n’avais fait que parler… La voilà ! Salut ma chérie !
- Bonjour ma chérie.
- …
- Ben alors Blaise ? Le dieu de la baise a perdu sa langue ? Je crois que ton petit mari est perdu là…
- Mon Ange… Soit il s’imagine qu’on va lui offrir un truc à trois… Soit il se demande comment se sortir de ce mauvais pas…
- Tu vois Blaise, il y a des choses qui se bonifient avec le temps, toi, c’est pas vraiment le cas… J’imagine que tu la trouves épanouie, ma Monique… Normal… Je t’ai pas dit ? Après avoir accouché de ton môme… Ah, mince, je ne te l’avais pas dit ça… Et bien, j’ai décidé que plus jamais un homme ne me toucherait…
- …
- Doucement mon Ange, il faut qu’il assimile…
- Donc… D’abord, j’ai rencontré Thérèse… Oui, ta secrétaire… Un beau brin de fille… Et tu l’as virée parce qu’elle t’avait repoussé ! Pauvre chou… Chaque fois que tu t’approchais d’une fille… Elle était passée par mon lit auparavant… A croire que je suis toujours aussi douée…
- Ah ça, oui, tu l’es !
- Tu tu tu tu… Tu t’es faite ma femme ?
- Je je je… Hmmm… Oui… Et je compte bien continuer… J’ai trouvé chaussure à mon pied… Si tu savais ce qu’elle est capable de faire… Mais tu préfères voir ailleurs ! Quel dommage…
- Faut dire qu’il n’a jamais su me donner de plaisir… Même le voiturier était plus doué !
- Le… Le voiturier ?
- Dis, Monique, tu crois qu’il va tout répéter encore longtemps ?
- Voyons Ange, tu sais bien que la sève a toujours mis du temps à monter… Alors d’ici qu’il comprenne quelque chose… On y va ?
- Oui, allons-y… Au revoir Blaise ! Un plaisir que de te revoir ! Allez, on se fait la bise !
- A ce soir mon petit mari, bisou ?
- …
- Bye bye !
- Même pas elles m’invitent ! Quelles salopes !