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26 février 2014

Bonne nouvelle !

Je sais... Oui, je sais. J'ai lu à fond ces derniers temps et je ne vous ai même pas offert le moindre avis, la moindre critique sur mes lectures. Ok. Frappez moi, allez y !

Par contre, bon, ok, là aussi je suis à la bourre, puisque c'était la semaine dernière, mais j'ai une nouvelle, que certains ont lus, inachevée à l'époque, qui est publiée dans une revue électronique.
Oui, bon hein, j'ai beau préférer le papier, quand on m'accorde un petit contrat d'édition pour une nouvelle, je ne vais pas cracher dessus !

Merci donc à La Matière Noire, qui a créé Short Stories Etc...
On m'y retrouve dans le numéro 7, à savoir celui du 19 février, pour la nouvelle "moins que rien".

Ah, oui, c'est payant, mais l'abonnement à l'année, pour 3 nouvelles par semaine n'est pas abusé ! Et au pire, prenez celui d'un mois !

Allez, vous en êtes ?

Avis aux plumes, Victorien cherche des textes encore, hein, il y a de la place !


Cliquez sur l'image !



Numéro #7 - Short Stories Etc. Le magazine de la nouvelle.

31 octobre 2013

Souvenance en péril

D’abord, d’abord le talon, faire rouler la plante, terminer par les orteils, enchainer de même avec l’autre pied, tout doucement. Tenter de ne pas calculer, de ne pas se demander à quelle étape il faut lancer l’autre jambe, agir trop tôt ou trop tard et s’écrouler. Essuyer les larmes de rage qui pointent le bout de leur suffisance, prêtes à te ridiculiser un peu plus. Comme si le fait que ton gamin ait appris à marcher avant toi ne suffisait pas. Le regarder, ce bout d’homme, chercher dans ses yeux rieurs, sa main fraiche et son sourire, un signe d’appartenance, de reconnaissance. Ne rien voir. Ne rien savoir.
Le haïr, lui, celui qui est son père, le haïr un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Pas du tout. L’aimer ? Nenni. Chercher au fond de tes entrailles un bout de sentiment. Un rêve, un souvenir, une résurgence amoureuse, amicale, un zeste de ressenti. Néant.

« Ton fils. » Il parait, il te l’a dit. Tu n’as rien répondu, à peine esquissé un signe de tête hésitant. Accusant le coup, digestion aigre d’informations trop riches. Il a ajouté quelques données à l’équation : des photos de mariage, de vacances à Venise, à Tahiti, d’évènements divers… autant de souvenirs, de mois inexistants, d’années volées, envolées.
« C’est assez pour aujourd’hui. » D’accord. Tu ne réponds rien. À quoi bon ? Ses mains se posent sous tes aisselles et te hissent dans ton fauteuil, ce complice de tes déplacements, cette nouvelle partie de ton être que tu répugnes à adopter. Comme cet homme. Comme cet enfant. Tes mains sondent ton ventre, interrogatives, palpant comme elles l’ont déjà fait des centaines de fois ce signe estompé d’une naissance digne de César.

Calculs faits, refaits, encore et toujours les mêmes résultats. Vingt mois. Vingt mois sans marcher, sans conscience. L’enfant a une douzaine de lunes, neuf de plus dans ton giron… Endormie avant même d’avoir connaissance de son existence. Et puis, au final, le fait de ne pas l’avoir su, tu t’en fous un poil, tu n’as le souvenir de rien. Le vide total, l’inexistence. Pas de passé. Les seules traces de ton passage sur Terre se lisent sur des photos, des anecdotes. Tu n’as que lui. Qu’eux. Il t’a tout expliqué. Tu étais orpheline, ta vie, ça a toujours été lui. Tu as toujours été sa vie.
Il est touchant, ce mâle qui se dit tien. Pas très beau, mais attachant, tendre, sensible, à l’écoute du moindre de tes besoins, de la moindre de tes envies. Tu devrais sourire. Si ce n’est à lui, à son petit. Ton petit. C’est lui qui l’a dit. Pourquoi douter ?

Coquille vide dénuée de cœur, sans chaleur ni douleur. Rien. Âmes sœurs ? Autant demander si ton cul est du poulet, la réponse serait la même. Tu as beau creuser, piocher dans ton crâne stérile, rien ne vient, rien ne revient et rien n’apparaît. Triste réalité de l’absence de sentiment quand le souvenir n’existe plus. Nulle résurgence sensationnelle, nulle souvenance fulgurante, nada. Ce serait trop beau.

Un pas après l’autre, tu ne réfléchis plus. Plus d’escarre, des muscles plus forts. Un pas après l’autre, vous vous rencontrez au milieu du trajet, sa menotte caressant ton visage alors que tu t’accroupis près de lui en chancelant un peu, mais capable de le faire. L’enfant emplit tes journées, l’homme travaille, tant mieux. L’enfant te sourit, babille, il t’a mieux adoptée que tu ne l’as fait pour lui, mais tu l’acceptes déjà. Il existe, il est. Il te crée de futurs souvenirs et parfois le miracle se fait : il t’arrache un sourire. Comment, toi si laide désormais, as-tu pu faire un enfant si beau ? Tu oublies que les cicatrices ne se transmettent pas génétiquement.
Vie sans miroirs. Par égard pour toi, il les a voilés. Plus tard, vous sortirez. Quand tu seras prête, quand tu auras le courage. Le père est patient. Il comprend ta répugnance, n’insiste pas. Tu t’endors le soir d’un sommeil sans rêve avant qu’il ne se couche et te réveilles alors qu’il est déjà levé. Pour peu qu’il dorme à tes côtés. Tu passes des heures devant les albums de photographies – où ton visage est passé au marqueur afin que tu n’aies pas trop de peine, le jour où tu te verras, où tu oseras –  les caressant parfois du bout des doigts, espérant quelque chose qui ne vient pas, qui ne viendra jamais. Never.

Il t’a tout raconté. Tu ne travaillais pas, toute consacrée à ton art de femme au foyer dévouée. Il te conte vos ébats, tes plaisirs, tes exigences, les siennes. Vous vous complétiez à la perfection. « Tu es sûre que tu ne veux pas essayer ? Peut-être que… Non ? D’accord. » Il n’insiste pas, tu l’as déjà remarqué. Résigné. Il te dit tout, sans fard, avec quelques étincelles dans les yeux à l’évocation des plus beaux souvenirs.
Souvenirs étrangers. Il a bien tenté de te prendre dans ses bras, il dépose un baiser sur ton front chaque soir, chaque matin également, mais jamais n’a eu un geste déplacé. Un gentleman. Tu devrais l’aimer pour ça, rien que pour ça, ce serait de bonne guerre.
Difficile d’aimer quelqu’un quand on ne sait pas qui on est. Quand on ne s’aime pas soi-même. Quand on est malade, chaque jour un peu plus, à contempler la cuvette des toilettes. Il t’a dit ton nom, tu as hoché la tête. Tu acceptes tout ce qu’il t’explique, tu le crois. Il dit vrai, à quoi bon mentir ? Tu n’as que lui, lui et le petit, de toute façon. Pas de revenu, pas d’ami, pas de famille, coupée d’un monde que tu ne connais pas non plus.

Ce soir il te raconte ce qu’il s’est passé cette nuit là. Tu devais le rejoindre à une soirée, un dîner mondain donné par sa boite, ce genre de partie fine où il est de bon ton d’amener sa compagne, surtout lorsqu’elle est aussi belle que tu as su l’être. Tu le laisses parler, ses mots coulants sur toi, en toi, tu espères qu’ils éveilleront ce qui ne s’éveille pas. Tu ne réagis guère aux compliments dont il parsème son récit. Tu fermes les yeux, imagines, à défaut de te souvenir.
Il t’a attendue puis, inquiet, a pris sa voiture pour te rejoindre sur la route. Son téléphone a sonné au moment où il apercevait les gyrophares. Tu n’avais rien, mis à part cette beauté perdue, ce visage défiguré. Tu étais endormie, juste endormie, déconnectée. Un long sommeil de vingt mois.
Il t’a gardée à la maison, refusant qu’on t’enlève l’embryon qui ne demandait qu’à vivre, ce bout de toi dont il avait appris l’existence le soir où il a cru te perdre. Il a caressé ton ventre, lui a parlé, t’a fait la lecture. Il a continué à travailler, pour pouvoir payer tes soins à domicile, rémunérer une infirmière discrète, muette. Il répugnait à te laisser avec elle, mais était par trop conscient de son manque de savoir-faire pour s’occuper de toi correctement. « Tu as toujours été formidable. Même en dormant, tu as fait un accouchement parfait, une césarienne sans complication. » L’enfant, il a été son père et sa mère, puisque tu ne daignais pas te réveiller.

Quelque chose fait cependant son apparition. Est-ce de le voir pleurer ? S’abandonner un peu à son récit, à l’émotion ? Toujours est-il que là, maintenant, tu as envie de le prendre dans tes bras, de le sentir contre toi. Tu contemples ta main qui se déplace vers son visage, ton pouce qui essuie ses larmes, ses yeux incrédules qui t’observent, attendant sans oser bouger d’un iota, de peur briser l’instant. Tu contemples la scène de loin, ça n’est pas toi, et pourtant…
Il t’a tellement imprégnée de vos souvenirs que tes gestes te semblent évidents, naturels. Ce soir, tu recherches ton amour perdu, ce soir, tu veux l’aimer à nouveau. Vos ébats sont tendres, tes paupières closes afin de rechercher en toi ces sentiments qui te manquent. En vain. Tu t’endors ensuite, insatisfaite.

Réveil nocturne. Ventre enflammé qui le réclame encore. Il dort, là, serein, du sommeil du juste, repus. Il dort et tu le réveilles de ta bouche, tu te fais violence pour ne pas succomber aux nausées que cela provoque, tu joues le jeu du souvenir, marquant là ta bonne volonté. Il est le père de ton enfant, tout ce que tu as, tout ce qu’il te reste. Qui voudrait de toi, sinon lui ?
Le jeu se prolonge, intense, fort. À défaut de sentiments, tu découvres de nouvelles sensations, celles du plaisir charnel, du plaisir réclamé, de la violence de l’orgasme. Tes paupières s’ouvrent alors que tu redescends doucement, des étoiles plein les yeux. Tu te souviens de chaque mot qu’il t’a dit, des descriptions de ton visage, des marques qui te défigurent, de ton ventre crispé, creusé à la fin de l’acte. Tes paupières s’ouvrent et, malgré les étoiles dans ton regard, tu te vois.
Le drap est tombé, celui qui masquait le miroir qui te fait face et te renvoie ton image. Votre image. Il est derrière toi, encore fiché profondément dans tes entrailles, les traits déformés par un sourire que tu n’arrives pas à déchiffrer. Tu vois ton ventre qui, creusé, se fait encore bien trop rond. Et surtout, surtout, tu vois ton visage. Tu cherches les cicatrices qui te gâtent, tu cherches sans voir, sans comprendre. Tu vous observes mieux. Et tu fermes les yeux pour ne plus vous voir. Quand il te demande le pourquoi de tes larmes, tu lui réponds que tu pleures parce que tu es heureuse. Ta voix peut bien trembler, sonner étrangement, la réponse semble le satisfaire. Cette nuit, il te tient dans ses bras pour votre sommeil amoureux.

Comédienne. Tu joues à la perfection le rôle de la jeune femme comblée, de l’amante redevable à cet homme si bon de t’aimer encore malgré ton visage dévasté. Tu as trouvé la parade pour tes nausées matinales, tu ne manges pas le matin, et ça passe, petit à petit. Ton ventre s’arrondit encore. Non, tu n’es pas prête à sortir affronter le monde encore. Tu sais combien cette réponse le satisfait. Tu joues le jeu. Tu sais désormais. Tout, ou presque.
Ça n’est pas une question de souvenir, non. Tu sais simplement que tu sais compter. Qu’il t’a fécondée alors que tu étais endormie. Une deuxième fois. Tu peux le comprendre, tout de même, tu étais là, consentante. Du moins n’as-tu pas montré que tu n’étais pas d’accord, il avait envie, le pauvre et il fallait bien qu’il essaie de te réveiller ! Il n’a pas abusé de toi, il l’a fait par amour. Mais si.

Une intuition te prend, un jour où il est absent. L’enfant est à la sieste, cet enfant qui, de jour en jour, lui ressemble de moins en moins. Un peu d’eau sur un mouchoir, et tu nettoies délicatement le masque d’une photographie. Le cœur battant, tu vois apparaitre un visage qui n’est pas le tien. Qui ressemble, un peu, de loin. Sur ces photos de vous, lui seul est authentique.
N’ayant pas projeté de sortir, tu n’as pas porté attention à ta garde robe. Tout y est neuf. Tout, sans exception. Et puis tu sais compter. Il a le double de ton âge, au moins, ou alors tu es la belle au bois dormant, préservée des effets du temps durant ton sommeil, mais tu en doutes fort. Tu comprends le regard triste de l’infirmière, lorsque tu l’as vue pour la dernière fois, elle aurait souhaité que tu ne te réveilles jamais, afin de ne jamais être consciente de ta souillure, elle qui te lavait chaque matin.

Tu ne sais rien des circonstances de ton arrivée ici, t’a-t-il enlevée avant ou après le début de ton coma ? Est-il la cause de ce long sommeil ? Tu ne sais rien de ton vrai nom, ni qui tu as pu être avant. Qui est le véritable père de l’enfant, cet enfant que tu portais avant d’être endormie, avant d’être son réservoir à foutre. Ce que tu sais par contre, c’est que tu vas partir d’ici. Que tu vas emmener votre enfant. Non. Tes enfants. Qu’il ne pourra plus rien contre toi, jamais.
Les bouteilles de lait ont la vie dure, tu retrouveras ton identité, les gens qui t’aiment, tu te reconstruiras. La mémoire peut bien te faire défaut, tu as toute ta vie devant toi et deux enfants à élever. Tu crois même t’être vue déjà, sur ces bouteilles. Le visage un peu plus rond, plus jeune.
 
Quant à lui, il arrivera sans doute ce soir, une cigarette allumée entre ses lèvres souriantes, comme tous les soirs. S’attendant à ce que tu lui ouvres les pans de ton peignoir, comme tu l’as fait dernièrement, soumise, muette, souriant à l’idée de ton futur départ.
Sauf que ce soir, ça n’est pas ton parfum qu’il sentira en entrant. Tu auras diffusé, laissé s’épandre jusqu’à saturer les murs de la maison, la puanteur du butane, du propane... Tu n’as jamais su. Et tu t’en fous.

20 janvier 2012

M@thilde est revenue

 On n'est pas toujours sélectionnés... C'est ce qui m'est arrivée pour ce troisième et dernier opus de Leitmotive sur fond d'orage et de feuille de boucher que je vais me procurer, au passage... Je vous laisse tout de même mon texte.

LE CIEL S’OBSCURCIT, L’ORAGE MENACE, MAIS BIZARREMENT MATHILDE EST SEREINE. APPLIQUÉE, LE SOURIRE AUX LÈVRES, ELLE FROTTE AVEC UN TORCHON DE CUISINE ROSE LA LAME TRANCHANTE D’UNE FEUILLE DE BOUCHER. Ce soir, c’est leur soir, leur moment de vérité. Elle va le rencontrer, enfin. La pensée la fait sourire, rien ne pourrait obscurcir cet instant, ces instants à venir, depuis le temps qu’elle en rêve ! Rien ne pourra les empêcher d’en venir enfin au concret, rien, ni personne, elle s’en est chargée.

Ils se sont rencontrés par hasard, au détour d’une page, mots croisés sur un forum quelconque. Reconnaissance de l’autre, de l’être, inconnus pourtant, mais déjà si proches. Cliché. Tellement courant, tellement banal… Les mots s’échangent, les pensées se partagent, on se confie, c’est si facile par écrans interposés, si terriblement aisé de se donner sans se voir, de s’accorder de l’attention. Rêve intense… Partition à quatre mains de la mélodie du cœur, frisson de l’interdit, désir de l’inconnu.

« Quoi de plus excitant pour une femme que de se sentir désirée et quoi de plus troublant chez l’homme qu’elle le lui dise ? » Il lui a dit ça ainsi, au détour d’une conversation, simple jeux, jeux de lettres et de mots, jeux d’amis. Et pourtant, ça l’a troublée. Une femme, devait-elle se sentir excitée, cela voulait-il dire autre chose ? Ses mots l’ont tenue à sa merci. Fiers et droits, gardant jalousement leur substance pour eux. Leurs mots, leurs lettres enlacées, entremêlées, offrant leur essence pour donner naissance à leurs êtres. Union, déjà.

Elle l’aime.

Elle le sait. Au plus profond de son Moi, elle en est certaine. Il est en elle, l’habite sans cesse, il a construit sa vie au creux de ses pensées, s’imposant naturellement. Sa place, il est à sa place, dans son cœur, dans son âme. Inscrit au fer rouge, taillé dans la masse. Il est.

Non, ils ne se sont jamais vus, pas même de photo échangée, rien. Pas qu’elle ne voulait pas, non, bien au contraire, elle l’a réclamé, plusieurs fois. Chaque fois il a argué que le mystère rendait la chose plus belle encore, que ce n’était pas de son image qu’il était tombé amoureux, mais d’elle entière, de son âme, sa beauté intérieure, sa façon d’être, ses mots, que la voir n’y changerait rien, qu’il ne l’aimerait ni plus ni moins, fut-elle mannequin, bossue ou cul de jatte.

C’en était presque vexant. Presque… Elle s’était fait à cette idée, pas tout à fait résignée puisque nombre de ses arguments trouvaient écho en son esprit. C’est vrai que c’était bien comme ça, que tout roulait, qu’ils rêvaient l’un de l’autre, des caresses qu’ils se donneraient bientôt… Bientôt…

Ce soir !

Oui, ce soir, enfin, elle serait sienne tout à fait, corps et âme. Depuis le temps qu’elle rêve de cet instant, il sera réalité. Des nuits humides, draps froissés, à s’oublier dans les bras de son époux, pensées indignes dirigées vers l’autre, l’habitant de ses songes… Ne plus même profiter de l’étreinte, incapable, gorgée de culpabilité et de pitié pour celui qui se perdait en elle, qu’elle aurait bien voulu aimer encore, un peu, beaucoup, aimer les deux, pourquoi pas !

Sauf que l’amant avait pris toute la place et l’allait prendre encore plus, dès ce soir…

Ombre au tableau… Elle n’a pas réussi à trouver le courage d’évoquer un prétexte pour son absence à venir, elle a dû utiliser une solution plus radicale… Définitive.

Les conséquences ? Elle y songera plus tard… Beaucoup plus tard, ou quand retentiront les sirènes, ou quand… Quand ? Quand.

Quand il sera temps d’y penser, si ce moment arrive à un moment où un autre… Elle ôte son tablier souillé puis se dirige vers l’escalier, elle doit prendre une douche, s’ôter les traces carmin incrustées dans sa peau, changer de vêtements et être fin prête pour le retrouver…

Une main tente de la saisir, faible, geste avorté dans un râle souffreteux, bientôt fini… la main est évitée, la flaque poisseuse en constante expansion également…

***

Il n’est pas venu.

…

Il n’est pas venu !

Mathilde, échevelée, revient chez elle, bien des heures plus tard, trempée par l’orage qui s’est déclaré, lavant les rues, les bâtiments, traversant ses membres tétanisés par l’horrible réalité, allant noyer ses os.

Il n’est pas venu…

La pluie s’est mêlée à ses larmes, l’eau du ciel lui a semblé si salée, horriblement amère… Que lui-a-t-il pris de croire en ses belles paroles, se laisser avoir comme une gamine amoureuse, comme une ado qui sourirait bêtement à un écran. Une conne ! Voilà ce qu’elle est ! Elle s’est laissée endormir, séduire, violer l’âme, posséder le cœur... Prête à lui offrir la seule chose qu’il n’avait pas encore d’elle, son corps, pour la vie.

Il… Il n’est… pas… venu…

Elle a joué le jeu, pourtant, s’assurant qu’elle ne serait pas dérangée par son mari, plus jamais, portant la tenue que son amant anonyme lui avait fait parvenir, se bandant les yeux une fois dans la chambre d’hôtel qu’il avait d’ores et déjà réservée, une fois assise au bord du lit, prête… Prête à l’accueillir, prête à rester aveugle tout le temps de sa présence, à s’offrir à lui quelle que soit son apparence, ses envies, ses exigences… Elle était déjà sienne et soumise, totalement.

Longue attente où elle s’est prêtée au jeu des sons, tentant de reconnaitre chaque pas, chaque bruit, s’imaginant chaque fois qu’il s’agissait de lui, immobile comme convenu, sans même oser remuer ses jambes qui commençaient à s’ankyloser, oubliant tout inconfort tant elle était en attente… Chaque petit courant d’air était un espoir de plus, sensation d’une caresse sur sa peau, rêve d’une main se posant, exacerbant ses sens plus encore…

Peut-être était-il là à l’observer ? Pensée qui l’a fait sourire, jouer des jambes, de sa cambrure, persuadée de lui offrir un spectacle des plus charmants… L’imaginer ici a fait passer le temps dans une torpeur étouffante, une moiteur constante jusqu’à ce qu’elle le supplie… Qu’elle le supplie de venir s’occuper d’elle, tout de suite, se surprenant même à lui ordonner de la toucher.

Six heures après son entrée dans la chambre, elle ôtait son bandeau, au comble du désespoir. Il n’avait pas bougé, il… Il n’était pas là. Il n’avait sans doute jamais été là, elle se l’était imaginé, espérant si fort que sa respiration avait résonné à son oreille, qu’elle avait cru sentir son souffle en son cou, sur sa peau, partout.

Folle…

Trop de questions se posent, trop d’interrogations se pressent aux fenêtres de son esprit plus tout à fait sain. Pourquoi n’est-il pas venu ? Qu’a-t-elle fait de mal ? Elle a obéi, suivant les consignes à la lettre… Pourquoi ? Pourquoi… Lui a-t-il menti tout ce temps ? S’est-il foutu d’elle ? A-t-il inventé ces sentiments qu’il éprouvait pour elle ? A-t-il joué avec elle ? A-t-elle été dupe d’un égoïste, d’un sérial lover ?

Pourquoi a-t-elle fait ÇA ?! Elle tombe à genoux près de son époux, jambes dans la flaque quasi crémeuse, se souciant peu de sa mise désormais. Il lui tourne le dos, elle le bourre de coups de poings, hurlant qu’il n’est qu’un faible, un lâche ! Qu’il s’est laissé faire, n’a pas su conserver son amour, se battre pour elle, lui prouver qu’il était mieux que l’autre, lui montrer qu’il l’aimait…

L’aimer à sa juste valeur…

Il n’a pas su survivre à ses coups, il l’a abandonnée, la laissant dans une situation inextricable, un maelström d’horreurs passées et à venir... Un lâche ! Un traitre ! Elle le hait, elle l’aime, elle le déteste de l’avoir laissée l’abandonner, lui échapper.

Deux lettres…

La main qu’elle a esquivée plus tôt a tracé deux lettres. Ses yeux tombent dessus, s’y accrochent, s’emplissent à nouveau de sel liquide, alors que la vérité s’imprime, s’inscrit, se tatoue sur son âme, réduisant son souffle à néant.

Elle saisit les silences installés dans leur demeure. Elle saisit les sourires tendres qu’il lui offrait quand elle lui accordait enfin un instant d’attention, ces sourires qu’elle ne supportait plus. Elle se souvient qu’il ne lui a jamais reproché le temps passé devant son écran, qu’il ne s’est jamais interrogé sur les personnes avec qui elle discutait, jamais.

Elle comprend pourquoi son amant lui paraissait si compatible, comment il faisait pour la connaitre aussi bien, terminer ses phrases à sa place comme l’aurait fait un vieil époux… Ce sentiment de l’avoir toujours connu, cette sensation intense… Cette inéluctable attirance… Et ce livre sur la table de chevet, quelques années plus tôt, un roman d’Alexandre Jardin, Le Zèbre, où l’époux écrivait des lettres d’amour à sa femme pour la séduire à nouveau.

Les caractères sont mal tracés, mais elle les reconnait sans peine, ce petit nom qu’elle donnait à son amant anonyme, « AA », et la flèche dirigée vers le corps roide sont assez clairs pour qu’elle comprenne, qu’elle comprenne tout, trop tard.

***

Mathilde court… Elle a récupéré la lame nettoyée plus tôt, elle n’a plus rien de serein… Elle court sous la pluie battante, les mèches plaquées sur son visage, sa jupe trop courte remontée sur ses cuisses qui n’ont pas su profiter des caresses du seul homme qu’elle a aimé…

Plus de larme, rien, elle est au-delà de la douleur. Incapable d’éprouver quoi que ce soit d’autre qu’un vide intense, que la sensation de perte irréparable.

Elle va les rejoindre ce soir, le rejoindre, celui que son cœur n’a cessé d’aduler, celui qui était sien et qu’elle est allée chercher ailleurs, folle qu’elle était de croire qu’un autre aurait pu mieux l’aimer. Lui, toujours lui, lui seul, l’unique, l’irremplaçable, son homme, son époux, son ami, son amant pas si anonyme que ça.

Le sien, le seul.

La voici en haut de la colline de leur premier rendez-vous, leur première soirée. Cliché encore, ciel étoilé, voiture garée et douceur de ses bras, de ses lèvres, frisson du premier contact, de ce qu’elle recherchait à éprouver encore, qu’elle a tué par amour pour lui-même…

Il est loin le temps de la tendresse, il est parti, définitivement.

L’instant arrive, elle va le faire, là, maintenant, les rejoindre, le rejoindre, ouvrir ses veines, trancher sa gorge, au choix, elle ne sait pas encore. Bras levés, elle hurle sa rage de n’avoir su les préserver. Mathilde a toujours eu le sens de la mise en scène. Son cri bestial se perd dans un roulement de tonnerre tout proche.

Tout proche…

Au bout de sa main droite, l’immense couteau et, dans le ciel, un éclair inquisiteur qui s’interroge sur ce morceau de métal accroché à un bout de femme détrempée, suintant déjà la mort qu’elle appelle à hauts cris. Désespérée. Le ciel s’interroge tellement qu’il vient tâter de la chose de son doigt électrique…

Une dernière caresse offerte par la vie, un clin d’œil ironique…

Fatal coup de foudre.

29 septembre 2011

Immonde e-monde, Leitmotive opus 2

On n'est pas toujours sélectionnés... C'est ce qui m'est arrivée pour ce deuxième opus sur fond de rails que je vais me procurer, au passage... Il vient de sortir !
Je vous laisse tout de même découvrir mon texte !

FATIGUÉS DE LUTTER CONTRE LES FORCES D'INERTIE, NOUS ROULIONS SOUDÉS VERS LA NUIT, SUBISSANT L'ODEUR AIGRE DES CORPS ENTREMÊLÉS. LE BRUIT SOURD ET SACCADÉ DE L'ACIER SUR LES RAILS ÉTOUFFAIT LES SOUPIRS.
Si j’avais été poète et pourvu d’un nécessaire d’écriture, sans doute aurais-je décrit les choses ainsi. Sauf que la poésie n’était pas mon truc et que le moment ne s’y prêtait absolument pas. Nous étions parqués dans des wagons, à bestiaux s’il vous plait. Serrés les uns aux autres, à tenir en nos bras nos biens les plus précieux. – Ce qui, il faut en convenir, laisse peu de place à la création artistique. – Qui un sac, qui de la nourriture, qui… son enfant. Et quand il y en avait deux, on alternait celui qui était porté et celui qu’on posait pour les laisser respirer.
J’en avais trois. Et j’étais seul. Ma femme s’était fait descendre – d’une balle, pas du train – quelques jours auparavant. C’était monnaie courante, paraît-il. Courant ou pas, je l’avais vécu, anéantissement, déchirure de la perte d’un être cher. Cher, la vie humaine ne vaut plus grand-chose, paraît-il. Il parait bien des trucs à notre époque, comme si c’était la dictature de l’apparence. Étrange. Je sais qui je suis. Et je ne parais pas autre chose.
Un loquedu parmi tant d’autres, pouilleux parmi les pouilleux, misérable carcasse de chair sans aucune valeur, si ce n’était celle que je lui accordais. Je savais bien où ma vie allait me mener ; depuis l’avènement du Surêtre, l’être n’était plus rien.  Et je n’étais qu’un être : chair, sang et os. Naturel. Conçu par l’entrejambe. Hérésie de nos jours, d’après les propagandes. Je n’étais qu’un être. Honte sur moi. Comble du comble, je m’étais apparié avec l’une d’entre nous, et nous avions osé faire une descendance. Je n'avais su me retenir, trop belle... Elle accoucha par trois fois. Trois. Un trio d’êtres imparfaits, parfaitement humains, totalement réprouvés par la morale, identitairement inexistants. Juste assez réels pour qu’on paie l’Amende.


Le monde est ce que nous en avons fait. Nous, les humains, avant de nous faire remplacer. Tout est parti d’un bon sentiment. Tout part toujours d’un bon sentiment. Les plus grandes catastrophes, les plus grands malheurs, les plus horribles créations… L'enfer, les bonnes intentions, les pavés, la plage, tout ça... Que cherchait Einstein, déjà ? Des chercheurs trouvèrent le moyen d’augmenter la longévité de l’être. Sans maladie, sans vieillesse, bientôt l’homme pourrait vivre un demi-millénaire ! Le souci de la mémoire sélective du cerveau humain fut vite écarté par l’implémentation directe de quelques téraoctets dans le cortex cérébral.
Une politique de contrôle des naissances fut mise en place. Il était fortement conseillé de faire appel aux services de l’enfance pour décider des caractéristiques du fœtus. Couleur des yeux, sexe, capacités. Tout était paramétré selon les besoin planétaires. Et, bien sûr, il n’était toléré qu’un seul descendant par couple. Procréation interdite pour qui était déjà géniteur. Parallèlement, toutes les personnes de plus de 80 ans étaient appelées à rejoindre les services de vieillissement : de magnifiques centres, selon les brochures. Dans certains milieux, on osait raconter qu'on n'avait jamais pu rendre visite à nos aïeux une fois qu'ils s'étaient installés. La dictature de la démographie sévissait.
Dans les Hautes Castes, les enfants étaient conçus artificiellement, et, en sus de la mémoire, on  les dotait de Processeurs Organico-Artificiels. Les POA assistèrent l'Élite, et, peu à peu, l’absorbèrent. Il était hors de question de mettre ces techniques à la portée de n’importe qui. Trop nombreux, ce serait la mise à mort de la Terre. Longévité, d'accord, mais pour une population choisie. La police démographique était née. Tous devaient passer par là pour procréer, la natalité naturelle, plus que déconseillée, fut interdite. Alors la natalité plurielle...

Seuls les êtres parfaits eurent droit à la Vie, dès lors qu’ils acceptaient que leur descendance devienne des Surêtres : descendants de l'Élite dotés de POA. La perfection allait aussi dans la non-pensée. Quiconque était surpris à trop réfléchir se voyait doté d’un POA bridé. Le souci étant qu’il était difficile de l’assimiler après la naissance. Beaucoup décédèrent, d'autres devinrent des légumes viables. Non pensée, obéissance. La règle était simple, si nous ne savions pas être corrects, il nous faudrait parêtre, ou ne pas être.
L’homme est un loup pour l’homme, de visu, pour un observateur extérieur, la vérité aurait été telle. Il n’en était rien. Les POA avaient pris le contrôle des êtres qui les avaient absorbés. Ils dirigeaient tout. Surtout les corps dont ils occupaient le cerveau. Les chercheurs avaient tellement bien travaillé que les machines s’étaient intégrées à l’homme, il était désormais impossible de supprimer les implants sans tuer les sujets. Ils grandissaient avec leurs porteurs, se nourrissant de l’énergie corporelle. L’homme n’était plus responsable.


Si on grattait un peu la croute Terrestre, sous la couche de toc, on découvrait les bas fonds. Là vivaient des êtres au cerveau libre, sans ajout autre que, pour les plus riches ou les plus érudits, de mémoire. C’était mon cas. Ma mémoire se transmettait de génération en génération. Lors des premiers POA, certains chercheurs – visionnaires, sans doute – avaient décrété qu’il valait mieux doter de mémoire quelques personnes des castes populaires. Envie de points de vues divergents.
L’Histoire ayant toujours été écrite par les gagnants, les dirigeants, et ayant la prodigieuse propension à être modifiée au fur et à mesure de l’évolution des choses, il fut décrété, sous le secret du polichinelle, qu’un de mes ancêtres, parmi d’autres élus, serait doté d’un unique yottaoctet. Le processus coutant fort cher à réaliser, les porteurs se devaient de rester discrets et, de génération en génération, l’on devait récupérer la mémoire moins de vingt-quatre heure après l’arrêt du cerveau porteur, sous peine que le suivant ne devienne fou, la mort n’étant guère un souvenir agréable, le néant pensif suivant non plus.
Nous étions donc chargés d’avoir descendance, puisqu’il fallait un ADN similaire pour des questions de compatibilité. Beaucoup périrent sans héritier génétique. J'étais le dernier. Ma compagne m’en donna trois. C'était ma faute. J'aurais dû me contenter d'un seul, mais ses yeux étaient une invite au grand plongeon, sa poitrine une invite à la débauche et son con, à la luxure. Je n'aurais pu me passer de lui faire l'amour plus de quelques jours. Une femme comme il n'en nait que trop peu, si féline, si douce, si... Son souvenir lui-même m'habitait, irradiant chaleur et douleur en mon bas-ventre. Dans ce train, même, pour ne pas devenir fou, j'ai tenté de rêver à elle.

Lorsque la Police de la Démographie nous mit la main dessus, nous savions qu’ils réclameraient un corps adulte – l’Amende – en échange de la vie des petits. D’un regard, elle me signifia qu’elle irait, que j’avais une mission à mener à bien, que je n’avais pas le choix. Je savais qu’elle avait raison. Je le savais, mais ne voulais pas m’y résigner. Ils ne m’ont pas même laissé le temps de réfléchir, de réagir. Sous mes pupilles écarquillées, ils mirent fin à ses jours. Une balle, une seule. Le son sourd de la détonation se mêla longtemps à celui du train, plus tard. J'ai récupéré l'engin de mort qui venait de me rendre orphelin d'amour. Plus jamais je ne pourrais vivre ce qu'elle m'offrait, elle n'était plus... Ma Parfaite...!

Après que j'eu fini de vider mes tripes au sol, une main sur mon épaule me fit lever les yeux. Hagard, je suivis cette silhouette au regard amical. Pas un mot ne fut échangé, son doigt posé sur mes lèvres suffit à assassiner les questions en ma gorge. Les enfants suivirent tant bien que mal, et, chaque fois que je crus perdre cet inconnu de vue, il s’arrêtait, laissant leurs petites jambes parcourir le chemin qui nous séparait de lui. Je ne savais pourquoi je lui faisais confiance. Sans doute un zeste de lueur présent dans son regard semblant me dire qu’il disait vrai. Il n’avait pourtant pipé mot.
Nous restâmes quelques jours dans les tréfonds d’un vieil égout oublié. L'homme avait raison, je le savais, la Police de la démographie ne faisait jamais les choses à moitié, lorsque l’on payait l’Amende, ils nous traquaient, prenant plaisir à récupérer les enfants surnuméraires pour les doter d’un POA bridé. Le cerveau d'un jeune étant moins sujet au rejet. Un matin, ou plutôt, à un réveil, notre guide, fébrile, nous mena vers une gare. L’endroit était atrocement glauque, les trains semblaient sortir tout droit d’un passé oublié, bien pire que les bas fonds. Une odeur de vieille urine et de sueur rance tapissait l’air, emplissant nos poumons d'une bouillie infâme. Nous entrâmes.
Le wagon à bestiaux était bondé, le muet nous poussa, moi et les enfants, et rit, légèrement, comme soulagé d’un fardeau, nous. La porte coulissa dans mon dos et je sentis la vibration de la lourde barre qui s’abaissait pour la bloquer. Un instant, très court, je crus m’être trompé, qu’on allait au plus profond des terres sauvages, là où, disait-on, il était possible de vivre à l’ancienne, de cultiver de quoi se nourrir, où l’eau n’était pas rare, où l’on vivait. Vivre. Réellement, avec mes enfants, d’autres gens, sans la peur, la terrible peur qui vous étreignait dès le réveil, ne vous quittant pas même lors de votre sommeil.
Les quelques rares ouvertures me permirent d’apercevoir le reflet de nombreuses paires d’yeux fatigués. Quelques murmures à la voix mal assurée parvinrent à mes oreilles. La vérité s'imposa à moi, prenant place en mon cerveau, crevant ma dernière parcelle d’espoir à ce moment précis. J’étais en partance pour la purge. Écartant les gens autour de moi avec une force que je ne me connaissais pas, je pris deux de mes enfants à bras, une paire de mains compatissante se saisit du troisième. J’allais remercier lorsque je constatais qu’en guise d’aide, j’avais eu droit à un rapt. Je criai, me débattis, ma femme n'était pas morte pour cela ! Je ne pus rien faire, j'eus beau hurler, taper comme je le pouvais, je n'allais pas prendre le risque de lâcher les deux autres. Le son d’une nuque brisée, à l’autre bout du wagon, m’apprit l’inéluctable. Alors que s’élevait le son de la mastication de plusieurs bouches, mon cri s’avorta sur mes lèvres en un haut-le-cœur silencieux. Cela faisait déjà un moment qu’ils étaient là, eux.
Je défendis mes derniers nés farouchement, mordant les mains qui osaient s’en approcher, fixant la masse d’un regard haineux. Plusieurs jours passèrent ainsi, le son sourd de l’acier sur les rails étouffant les soupirs, les gargouillis des ventres également. Mes petits avaient depuis longtemps cessé de se plaindre, de respirer également. Elle était morte en vain. J'aurais dû leur dire de prendre les enfants, j'aurais dû ne pas la laisser se sacrifier, j'aurais dû... Elle n'aurait jamais accepté cela, elle m'aurait haï, m'aurait interdit de la regarder, de la respirer de me perdre à nouveau en elle...
Longtemps, serrant toujours ces êtres sans vie contre moi, je m'interrogeai sur le but de notre guide, sans doute avait-il réellement songé nous sauver. Au début. Son mutisme aurait dû me mettre la puce à l'oreille, c'est parfois le signe d'une implémentation à l'âge adulte d'un POA bridé. Un sursaut d'humanité l'avait poussé à nous cacher, puis l'implant avait repris le dessus. Un espoir, peut-être ?

Le train s'arrêta. Je perçus le soupir monocorde exhalé des poumons des rares survivants. Soulagés, bientôt la fin. Je soupirai aussi. Enfin. J'étais la mémoire du monde, et aujourd'hui, j'ai su.

2 octobre 2010

Opale


 Opale, toute première nouvelle... Oublié de l'afficher...

Eau-pâle, un nom que celui qui devint son père lui a donné le jour où il l’a trouvée. Elle n’a jamais su pourquoi, étant donné qu’il est décédé il y a peu, il lui sera difficile de connaitre ses intentions. Aujourd’hui, c’est loin d’être son principal souci.
Il serait d’ailleurs bon qu’elle arrête de tergiverser et qu’elle se décide ; doit-elle faire face à ses ennemis ou bien faut-il qu’elle s’enfuie ? D’ailleurs si elle fuit, où fuir ? Doit-elle se rendre ? Non, cela ne lui ressemble pas, non pas qu’elle se prenne pour une grande dame fière avec des principes et tout ça, mais tout simplement parce que ce n’est pas dans son tempérament que d’abandonner. D’après elle ses poursuivants sont moins d’une dizaine, ce qui est déjà bien trop à son goût. Avancer plus loin, toujours plus loin, prendre de l’avance, toujours quelques mètres de plus, voilà ce qu’elle fait depuis deux jours. Deux longues journées et une nuit à marcher, à courir, à essayer de mêler ses traces à celles d’animaux. Là, après cet arbre, un ruisseau, elle pourra se désaltérer, à défaut de se sustenter. La jeune fille prend garde à chacun de ses pas, mais se prend malgré tout le pied dans une racine et s’étale de tout son long. Des larmes de rage et d’épuisement perlent à ses yeux. Elle se relève et avance, les yeux brillants, un peu fiévreuse ; elle n’en parait que plus farouche, volontaire. Elle ne s’est jamais aventurée aussi loin sur les terres de chasse du Roy. – Prie Eau-pâle, prie pour qu’il ne se joigne pas à la chasse folle dont tu es le gibier. – Elle veut accélérer le rythme mais son pas se fait plus lourd ; sa vigilance s’amoindrit quant aux traces qu’elle laisse. Elle ne sait plus dans quelle direction aller ; elle s’arrête pour reprendre son souffle et tenter de se repérer au milieu de cette forêt inconnue.
Une branche craque derrière elle la faisant sursauter. Elle se retourne d’un geste et a juste le temps d’apercevoir un blason jusqu’alors inconnu avant de se faire assommer.

Eau-pâle s’éveille, un réveil douloureux, sa tête la lance, le sang pulse à ses tempes. Ses mains sont entravées, des cordages pénètrent ses poignets. Il fait très sombre, elle avance un peu et atteint un mur. Celui d’un souterrain visiblement, au touché de la pierre suintante, un cachot, elle s’en doutait au vu de la noirceur de la nuit et de l’air vicié environnant. Elle aimerait vraiment savoir ce que ces hommes lui veulent, ce qu’ils lui reprochent, ces hommes étranges vêtus de noir, avec au coté une croix, rouge, décorée. – Regarde-toi, Eau-pâle, regarde cette peau blafarde et tes cheveux couleur de feu, ils te prennent pour une renarde, une sorcière. – Elle souffre à cause des liens, un gémissement étouffé lui échappe. – Plains-toi en silence Eau-pâle. – elle serre les dents. Une sensation de chaleur envahit ses poignets, s’intensifie, mais reste supportable. Elle observe, pétrifiée, ses liens qui se désagrègent petit à petit.
Elle n’a pas le temps de se poser des questions, tout à l’heure – Tout à l’heure ? Depuis combien de temps es tu là Eau-pâle ? – cela lui a valu de se faire prendre. Elle cherche, à tâtons, une ouverture, une porte, mais rien. Elle ne perçoit aucune fissure, pas un courant d’air, elle est bel et bien enfermée. La pièce mesure une demi-douzaine de pas de long et autant de large. Eau-pâle se met à tapoter la pierre, de plus en plus fort, cherchant un passage – A moins que tu ne sois emmurée vivante, Eau-pâle, emmurée vivante, tu y as pensé ? – la panique entame sa montée, s’emparant d’elle petit à petit, son pouls s’accélère tout d’abord, puis sa respiration, ses membres se crispent et ses jambes se dérobent ; la sortie, trouver la sortie, elle voudrait se mettre à hurler mais les dernières bribes de volonté qui lui restent l’en empêchent, elle aspire à grandes goulées cet air fétide, elle veut de l’air, elle... s’arrête net de bouger, son souffle reste coincé dans sa gorge, de la lumière émane d’elle, pas une simple lumière non, une lumière chatoyante, mouvante, aux couleurs changeantes, comme vivante – Tu es une sorcière Eau-pâle, ils avaient raison – Etrangement cette pensée, loin de la paniquer, la rassure, cela expliquerait pourquoi des gens en veulent à sa vie ; pourtant elle n’a jamais rien fait en ce sens là, jamais dansé dans un cercle de fées ni même possédé de chat.

La jeune fille ne ressent aucune douleur, la chaleur qui la nimbe est semblable à celle qui entourait ses poignets tout à l’heure et a plutôt tendance à la soulager. Elle inspire à fond, plusieurs fois – Du calme, surtout, du calme. Sois opportuniste, tu t’inquièteras de ta condition plus tard. – Ses yeux remarquent un trou dans le mur, à ras du sol, juste assez grand pour la laisser passer. Avant de le franchir elle se retourne, et observe sa geôle, ce qu’elle prenait pour un lit de pierre ressemble plutôt à un autel, des inscriptions, des runes y sont gravées, elle ne connait pas leur signification. L’insolite lumière qui émane de sa personne éclaire son chemin. Eau-pâle avance, au dessus d’elle la voute de pierre, bien que haute, est oppressante ; elle marche durant des heures, puis s’arrête, elle est repassée pour la énième fois devant la sortie de sa cellule et n’a perçu ni ouverture, ni lumière. Elle s’assoit sur une pierre, quelques instants, pour réfléchir à la situation. Des hommes au blason inconnu (ce n’était ni celui du Roy ni un de ses alliés) l’ont prise en chasse lors de l’enterrement de son père ; ils l’ont assommée et transportée ici, mais dans quel but ? Que lui veulent-ils ? Cette cicatrice sur son bas ventre a-t-elle un rapport avec son enfermement ? Un son, lointain la sort de sa rêverie, il lui semble entendre des pas, déjà des questions s’entremêlent en son esprit.

Bastien guide son groupe du donjon à la chapelle, sans oublier de passer par l’immense salle de banquet, riche de ses tables en ormeaux. Les visiteurs apprécient tous la promenade sur les remparts ; l’agrément des récits de batailles ne faisant qu’ajouter au plaisir de la vue. Ce château, perdu au milieu des montagnes, était le centre de bien des conflits. Peu célèbre pour autant, la plupart de ces combats n’ayant aucune source dans la politique. De plus, il est loin d’être luxueux, les tentures et autres tapisseries qui attirent les touristes dans d’autres forteresses lui font défaut. Certains ne viennent que pour cela, loin du faste et des dorures des palais royaux, on observe ici la force brute et le mystère. Ce château en déborde. C’est d’ailleurs ce que Bastien préfère dans son emploi ; après leur avoir montré le château, il guidera les touristes dans les sous-sols. Lieux de tous les mythes, prisons et salles de torture y jouxtent de grandes réserves. On a déblayé un chemin menant à la surface, loin dans les bois, pour sauver les seigneurs en cas de siège. Un petit ruisseau, à présent asséché, traverse les souterrains et surtout, surtout ceux-ci ne sont pas finis d’être explorés. Passionné d’histoire, le jeune homme a trouvé dans ce job, une aubaine lui permettant de faire chaque jour de nouvelles découvertes.

« Par ici messieurs-dames, suivez-moi, s’il vous plait » autant de phrases qu’il répète machinalement, jour après jour ; ça et la tenue ridicule qu’il porte – les guides sont vêtus à la façon de fous du Roi – sont les principaux défauts de son travail. Mais aujourd’hui, lui qui rêvait de changement, va être servi ; à peine arrivé dans les sous-sols il s’arrête net. Il y a de la lumière, or cet après-midi, seul son groupe est censé visiter le château. Il reprend la visite, expliquant à ses retraités, sur le ton de la confidence, qu’un spectacle « sons et lumières » est en préparation et qu’il leur demande donc, avec force clins d’yeux, la plus grande discrétion ; prudemment, il les emmène loin de ce qui semble être sa source. Il l’observe du coin de l’œil, sombre, aux reflets multicolores, telle une aurore boréale. A la fin de la visite, il raccompagne son groupe à la sortie, puis retourne à l’intérieur, plus motivé que jamais.

Eau-pâle tend l’oreille, un seul homme parle, bien qu’ils lui semblent plus nombreux. Elle en déduit qu’il est leur chef. Elle n’arrive pas à entendre ce qu’ils racontent – Ils parlent de toi, Eau-pâle, de ce que tu vas subir – elle tremble, malgré sa volonté de masquer sa peur. Et cette faim qui la tenaille se fait de plus en plus sentir. Elle a incroyablement faim, autant que si on l’avait laissée là plusieurs jours. Ils s’éloignent, elle n’entend plus rien. « Revenez ! J’ai besoin de réponses ! Je veux savoir ! Revenez ! » Les mots restent bloqués sur ses lèvres, son envie d’avoir des réponses se confrontant avec son angoisse de l’avenir.
Elle perçoit à nouveau un bruit, feutré, très léger, le son se rapproche, un pas apparemment, un seul, enfin, elle discerne quelque chose. Une diablerie, sans aucun doute ; une lumière mouvante, étincelante, qui semble sortir d’un bâton. Plus elle s’avance plus la sienne diminue. Derrière, une forme s’approche doucement, se faisant plus distincte ; un homme visiblement, vêtu comme – Ridicule tu ne trouves pas Eau-pâle ? – un bouffon.

Après maintes déambulations, Bastien arrive à la source de lumière ; celle-ci s’est amoindrie au fur et à mesure de son approche, comme pour le guider. Il découvre une jeune femme d’une pâleur extrême, on devine ses veines à travers sa peau, comme si elle n’avait jamais vu le soleil. Ses grands yeux sombres le fixent sans faillir ; le jeune homme y perçoit la volonté de leur propriétaire, avec, toutefois, une trace d’anxiété. Plus il les observe, moins il peut les quitter, s’il s’y laisse aller, il s’y perdra ; de grands yeux noirs, irisés de mille feux, semblables à la lumière qui l’a guidé jusqu’ici. Sa chevelure rousse, accentue encore le caractère farouche de son regard. La jeune femme porte une simple robe de lin. L’œil exercé de l’historien y reconnait une facture du treizième ou quatorzième siècle.

Les minutes passent, le silence se faisant de plus en plus lourd ; se raclant la gorge, Bastien entame le dialogue ; « Qui êtes vous et que faites vous ici mademoiselle ? » la demoiselle en question se relève d’un bond « Pourquoi je suis ici ? Vous avez l’audace de me demander ce que je fais ici alors que j’y suis enfermée depuis des jours ? » Le jeune homme recule d’un pas, décontenancé par la violence de son ton. « Des… des jours ?… Sortons, nous serons plus à même de dénouer cette situation dans la clarté du soleil. » Ils avancent d’un pas tranquille Bastien se présente à elle et apprend qu’elle se prénomme Opale. Le reste du trajet se fait en silence ; le jeune homme est pris par des pensées ambigües. La logique voudrait qu’il parle d’Eau-pâle à son patron, mais il est tombé sous le charme de la demoiselle en détresse. Par chance, à cette heure il est seul au château, il pourra donc la guider sans risque jusqu’à la chambre qu’il occupe dans les anciennes écuries.

La jeune fille est étonnée qu’un saltimbanque soit aussi libre d’aller et venir dans le domaine du Roy. Arrivés au dehors, elle se rend compte qu’elle ne connait aucunement ce lieu, ni le château, ni les montagnes ne lui évoque le moindre souvenir, cette découverte lui arrache un frisson. Bastien l’entraine jusqu’aux écuries où sont aménagées des appartements pour les employés ; heureusement inoccupés en cette saison peu touristique. Toujours silencieux, il l’assoit, lui fait couler un bain et lui prépare des vêtements propres. « Je vais faire la cuisine pendant que vous vous réchaufferez. » Bastien s’installe aux fourneaux pendant que la jeune fille prend son bain ; elle est subjuguée, choquée par tout ce qu’elle découvre ; qu’elle n’est plus dans sa contrée, qu’elle est entourée d’objets inconnus, que le jeune homme serait magicien – l’eau lui obéit, ainsi que le feu –. Elle n’ose prononcer un mot de peur de l’énerver, mais bien qu’effrayée, se sent étrangement en sécurité à ses côtés. Elle enfile une tunique, un grand T-shirt en fait, et s’assoit dans un fauteuil, face à la cheminée, elle s’y endort, épuisée, quelque peu rassurée par la bienveillance du garçon. Sur ce le garçon en question revient des assiettes dans les mains, il les pose sur une petite table et apporte une couverture. Lorsqu’il recouvre la jeune fille, son œil est attiré par un tatouage sur sa nuque, une croix aux branches de même longueur, avec semble-t-il des fleurs de lys à ses extrémités ; il remarque aussi une fine cicatrice à son coté droit et la recouvre vite avant de n’être plus capable de la quitter des yeux.

Le lendemain, Eau-pâle se réveille calme, l’atmosphère de la chambre du jeune homme l’a apaisée, elle n’a toujours pas ses réponses mais s’apprête désormais à affronter la réalité quelle qu’elle soit. Bastien est endormi sur le fauteuil voisin, elle décide d’en profiter pour visiter le reste de l’appartement du jeune homme. Ce reste se résume à une cuisine ; sa faim se réveille à la vue de la nourriture posée sur la table, elle se sert généreusement un morceau de pain – Du pain blanc, Eau-pâle, comme chez Nicolas ! – et croque quelques fruits. Son appétit quelque peu satisfait, elle retourne dans la chambre. Sa robe est en train de sécher, pendue devant la cheminée ; sur le bureau, elle découvre une esquisse que Bastien a effectué lorsqu’elle dormait ; il représente son tatouage, mais elle n’y voit que le blason de ses agresseurs – Trahie Eau-pâle, il t’a trahie, tu t’attendais à quoi ? –. Lorsque le jeune homme se réveille, il la découvre penchée sur lui, tenant à la main le dessin et le fixant d’un regard assassin. Il essaie de lui expliquer la provenance du croquis et devant sa défiance, il lui montre sa nuque grâce à deux miroirs. Elle reste coite un long moment, frottant machinalement le tatouage, comme pour l’effacer.

« Je crois qu’il va falloir qu’on parle, vous vous appelez Opale, mais encore ? De quoi vous rappelez-vous exactement ? » Eau-pâle s’assoit au pied du lit et commence d’une voix monocorde le plus long discours qu’elle ait jamais fait ; « Je m’appelle Eau-pâle, je naquis à un moment incertain entre 1399 et 1401. » Sceptique, et il y a de quoi, Bastien l’écoute, se retenant de faire le moindre commentaire. « Je fus découverte un matin par mon père adoptif qui me donna le nom d’Eau-pâle – je me demande pourquoi d’ailleurs – dans ma quatrième ou cinquième année. Il m’éleva comme sa fille, sa femme est décédée peu après mon adoption ; il restait enfermé des heures durant dans son atelier, m’interdisant de le suivre disant que le moindre courant d’air détruirait son œuvre, d’habitude seuls ses copistes faisaient des œuvres. Un jour il hurla, un cri de joie et après il n’y est plus jamais retourné. Il laissa ses employés gérer sa librairie et nous allâmes nous installer dans sa résidence de campagne. Je tombai malade, et il me soigna. A mon réveil, j’avais cette petite cicatrice ; dès lors, je ne fus plus jamais malade. Notre vie passa, heureuse, je m’amusais au fond des bois, il prenait le soleil sur la terrasse. Il se mit à vieillir très vite, trop vite à mon goût ; je savais qu’il n’était déjà plus tout jeune lors de mon adoption, mais je n’étais pas prête à le voir disparaitre. Dans les derniers jours, il me parlait beaucoup de sa femme, Pernelle, disant qu’il allait la rejoindre bientôt. Au printemps 1417, il mourut. A la fin de l’enterrement, je remarquai un homme étranger au village qui me fixait, couvert d’une cape qui ne laissait voir que ses yeux… un regard qui me fit frissonner. Observant alentours j’eus l’impression d’être épiée de tous côtés et après un dernier regard sur la sépulture de mon père, je fuis. Sans en avoir l’air tout d’abord, mais dès que je me crus hors de portée, je couru. La traque dura deux jours au terme desquels ils m’attrapèrent et m’assommèrent. Je rouvris les yeux sur un autel, dans la cellule dont l’accès se situe là où vous me trouvâtes. »

Bastien ne sait plus que dire, que croire, ni même que penser. Cette histoire lui parait tellement invraisemblable que sa raison lui dit d’ignorer Eau-pâle, d’appeler l’asile de la ville voisine pour savoir s’ils n’ont pas une fugitive, pourtant les sentiments nouveaux qu’il éprouve lui donnent envie de donner crédit à ce récit. Et puis il y a la croix, la fameuse croix. Sur le bureau, elle ne l’a pas remarqué, mais il n’a pas que le dessin, il y a aussi un livre, un livre spécialisé sur l’étude des ordres secrets, le péché mignon de Bastien. D’après cet ouvrage, la croix appartiendrait à une branche de templiers. Alors oui, Bastien sait bien que les templiers ont été dissous au quatorzième siècle, mais cette croix correspondrait à un ordre espagnol, et puis des bruits courent qu’ils n’auraient jamais tout à fait disparus... Il se penche vers la voyageuse du temps « Il y a une autre question d’importance que je voulais vous poser, d’où venait la lumière qui m’a guidée à vous ? » La jeune fille ne sait que répondre, doit-elle lui dire qu’elle sortait de son ventre ? – Il va te faire brûler vive – Pourtant il a l’air si gentil, et puis… il est magicien aussi, non ? – A toi de voir, Eau-pâle, à toi de voir, mais ne vient pas te plaindre après, ils sont tous après toi, tous à te vouloir du mal, toi la renarde, la sorcière, la fille du fou ! – Eau-pâle se tient accroupie, la tête entre les mains « Assez ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tu n’es pas de bon conseil, tu me rends folle ! Toujours à vouloir me faire entrevoir le pire ! Hors de mon corps, de mon cœur, de ma tête ! Vas-t-en ! Im-mé-dia-te-ment ! Sors de mon esprit ! » Les hurlements qui s’échappent de sa bouche semblent irréels, d’une violence inhumaine, primale.

Bastien veut s’approcher, pour la calmer, tenter de l’entourer de ses bras, mais elle se met soudain à flamboyer ; une lumière, le même chatoiement que celui dans le souterrain nimbe la jeune fille. Elle se lève, deux pas au dessus du sol, droite, la tête regardant le plafond, les paumes tournées vers le sol, sa chevelure crépite, ses cheveux volent autour de son visage. De son ventre, juste à l’endroit de la cicatrice, l’éclat se fait plus fort, le T-shirt qu’elle porte se désagrège et elle se tourne vers lui, nue, magnifique dans ce tournoiement de couleurs, débordante d’énergie. Elle le fixe de ses yeux, noirs avec les reflets de l’Opale, des yeux dans lesquels il peut lire l’étonnement et la peur. La peau se tend sous la cicatrice, comme si quelque chose voulait en sortir, Bastien y devine un objet de la taille d’une bille. Il est subjugué, par la beauté de la jeune fille, par la puissance qui émane d’elle. Il aimerait bien s’approcher, mais la chaleur se fait trop intense, telle une sphère autour d’elle, des flammes s’apprêtent à lécher les murs. Il ne peut pourtant pas se résoudre à la laisser faire. Il remarque le lustre en bois, juste au dessus d’elle et se précipite sur sa corde qu’il détache. Celui-ci dégringole et elle s’effondre net, assommée.

Il pousse le lustre, porte l’évanouie sur son lit et l’attache aux montants, en croix justement, les poignets comme les chevilles. Le feu n’a pris nulle part encore, et dès lors qu’elle se trouve inconsciente, les flammes disparaissent. Il court à la cuisine, fait chauffer de l’eau, affûte un couteau, prépare une aiguille, stérilise le tout dans la casserole bouillonnante. Il prend des linges propres ainsi qu’une bouteille d’alcool. Il retourne dans sa chambre, installe son équipement à côté de son lit, arrache un des longs cheveux d’Eau-pâle qu’il passe dans le chas de l’aiguille puis inspire profondément. « Le plus vite sera le mieux », il fait couler de l’alcool sur la cicatrice de la jeune fille et, d’un mouvement vif et précis, lui entaille la peau. Il retire une pierre, semblable à une Opale, et entreprend d’étancher le sang tout en recousant la plaie, heureusement ni grande ni profonde. Il lui fait un pansement, lui verse une rasade d’alcool dans la bouche et se sert lui-même généreusement. Bastien écarte ses instruments du lit, la recouvre, mais la laisse attachée « On ne sait jamais ». Ses yeux tombent alors sur son couteau, dont la lame jusqu’alors en inox, s’est transformée en or.

Sans ménagement aucun, il secoue la jeune fille et lui demande « Le nom de ton père, dis-moi le nom de ton père ! » Dans un souffle, gémissante, l’obligeant à se pencher au dessus d’elle, Opale lui répond « Flamel, Nicolas Flamel ».