29 novembre 2011

Cougar

Amour, toujours… Elle vécut heureuse, sans aucun enfant…

Un couple, ils mentirent, les conteurs. Elle le piqua à Cendrier, à ses vingt ans il la trouvait déjà trop vieille, ce ne fut pas le cas de tout le monde, piquouse et ouverture de cuisses furent son quotidien. Mais avec elle, la Belle, c’était autre chose. Elle avait tellement dormi qu’elle tenait la nuit entière pour qu’il assouvisse ses envies. Toujours prête, la Jeannette…

Elle se prélassait le jour, était demandeuse la nuit, contrairement à Cendrier qui après trois chiards s’était découvert un goût pour les nuits calmes. La Belle éveillée était heureuse. Pas de môme pour la déformer, pas d’envieuse pour lui piquer son Prince Charmant, que dalle… Pas une ombre au tableau.

Pas une ombre… sauf sous ses yeux. Elle commençait à prendre de l’âge, les fards n’y faisaient plus rien… Et lui aussi, surtout, plus si vaillant que ça, plus si résistant, plus si beau, non plus, et pas vraiment charmant… Et ouais, le prince était passé roi, et avec ça, avait gagné en prestance, en stature. Sa Majesté était moins disponible, l’honorait moins, ne s’en occupait guère…

Ce n’était pas si grave, en fait, elle s’amusait toujours, elle avait encore le sourire, ce sourire ravageur qu’il avait embrassé lorsqu’il l’avait éveillée… Lèvres effleurées, à peine, pour le lier à cet homme dont elle était irrémédiablement tombée amoureuse. Cet imbécile, marié, trois enfants avec miss cendard, était parti à la chasse. Une traversée de mur de ronces et un dragon occis plus tard, il se penchait sur la belle endormie et la déshonora en l’honorant de son intrusion.  Ensuite seulement, comme pour la remercier de ce don d’elle-même involontaire, il avait posé ses lèvres sur les siennes.

Debout la jeunette, réveil humide, sourire de femme comblée aux lèvres, sans trop savoir pourquoi, elle lui avait sauté dessus pour remettre le couvert… Le bel amant était sien désormais, prisonnier de sa moiteur brûlante… Où il n’ensemença jamais rien.

Elle garda la taille fine, toujours ravageuse avant de devenir ravagée. Mais elle était reine désormais, ceux qu’elle voulait, elle les avait. L’avantage du rang… elle les faisait tenir par catégories diverses et venait faire son choix.

Madame se faisait des jeunots.

La belle au bois dormant se réveillait, vivant enfin pleinement sa féminité, belle éveillée, au bois, au lit, au salon ou dans la cour, elle s’éveillait aux sens, vive et vieille, et s’en foutait.

L’honneur avant tout, disait-on, et chaque jour, elle se faisait honorer.

Plusieurs fois…

27 octobre 2011

À l’amour, à la mort.

Mon cœur est une prison que la raison ignore… Je cherche, me cherche et finalement te trouve. Toi, toi qui vis enfermée, dans la maison que je nous imagine, entre quatre murs, dans la rigueur de ma passion. Ton corps est mon réceptacle, victime de mes pulsions. Tu vis, tu survis, subissant mes assauts, sous l’invasion de ton être par ma déraison.

« Ça n’est pas une sinécure », me dis-tu souvent. Je le conçois. Difficile de vivre à mon rythme, selon mon envie, mon désir. Je dis, tu survis, ainsi soit-il, ainsi est-ce. Le choix ? Qu’en ferais-tu ? Tartine oubliée au fond d’un grille-pain, durant des mois, des années. Asséchée pour mieux moisir lorsque le temps s’humidifie… Je t’ai croquée, dévorée, nue, sans autre apparat que la couche noirâtre qui te couvrait, craquante sous mes dents affamées.

Tu voudrais des poèmes, un sonnet, une ode ! Pourquoi pas un haïku tant que tu y es ?

« Déguster ta vie
Mes délices, tes supplices
Douceur à l’envi »

Mes sourires ne te plaisent plus, les tiens me font penser à une vieille courge oubliée après une soirée de fin octobre ratée… Cucurbitacée bridée, tracas lisibles sur un visage ravagé. Peau fripée m’évoquant une choucroute dégarnie. Tu pleures et me supplies. Cesse de tirer sur ces cordes ! La poutre ne lâchera pas, n’aie crainte… Ou plutôt n’espère pas.  N’espère plus.

Tu es mienne, ma chose, mon jouet. N’aspire à rien d’autre qu’à vivre selon mes lois, mes règles. Cœur cousu, lié par mes sentiments déviants, dévastation du corps pour mieux t’amener à accepter. Puisque l’impensable est inévitable, détends-toi et profite. Tu le peux, le sais-tu ? Tu es capable d’aimer cela, il te suffit de l’admettre, il te suffit de m’aimer.

Haïs-moi, fais le bien, réellement, du fond du cœur, si tu le fais bien, tu comprendras, tu sauras enfin que je ne fais cela que pour ton bien. Je pense à toi, chaque instant qui passe, chaque seconde égrenée… Comment t’oublier ? Toujours tes cris résonnent à mon oreille, toujours j’entends ta voix.

Je m’occupe de toi, enfin. Ne disais-tu pas avoir toujours été ignorée ? Avoir rêvé être enfin le centre des songes de quelqu’un. Tu l’es. Je ne pense qu’à toi et aux nouveaux jeux que nous essaierons. Non… Je ne t’oublie pas.

Jamais.

Tu es mienne, tu l’as dit toi-même, tu es mienne et le seras encore, toujours, à jamais.

Sais-tu que la réciproque est vraie ? Je suis tien, ton cauchemar, ton quotidien, ton bourreau, ton âme frère, l’homme auprès de qui tu finiras tes jours.

Bienvenue dans la prison qui enserre mon cœur, bienvenue chez toi, mon cœur.

29 septembre 2011

Immonde e-monde, Leitmotive opus 2

On n'est pas toujours sélectionnés... C'est ce qui m'est arrivée pour ce deuxième opus sur fond de rails que je vais me procurer, au passage... Il vient de sortir !
Je vous laisse tout de même découvrir mon texte !

FATIGUÉS DE LUTTER CONTRE LES FORCES D'INERTIE, NOUS ROULIONS SOUDÉS VERS LA NUIT, SUBISSANT L'ODEUR AIGRE DES CORPS ENTREMÊLÉS. LE BRUIT SOURD ET SACCADÉ DE L'ACIER SUR LES RAILS ÉTOUFFAIT LES SOUPIRS.
Si j’avais été poète et pourvu d’un nécessaire d’écriture, sans doute aurais-je décrit les choses ainsi. Sauf que la poésie n’était pas mon truc et que le moment ne s’y prêtait absolument pas. Nous étions parqués dans des wagons, à bestiaux s’il vous plait. Serrés les uns aux autres, à tenir en nos bras nos biens les plus précieux. – Ce qui, il faut en convenir, laisse peu de place à la création artistique. – Qui un sac, qui de la nourriture, qui… son enfant. Et quand il y en avait deux, on alternait celui qui était porté et celui qu’on posait pour les laisser respirer.
J’en avais trois. Et j’étais seul. Ma femme s’était fait descendre – d’une balle, pas du train – quelques jours auparavant. C’était monnaie courante, paraît-il. Courant ou pas, je l’avais vécu, anéantissement, déchirure de la perte d’un être cher. Cher, la vie humaine ne vaut plus grand-chose, paraît-il. Il parait bien des trucs à notre époque, comme si c’était la dictature de l’apparence. Étrange. Je sais qui je suis. Et je ne parais pas autre chose.
Un loquedu parmi tant d’autres, pouilleux parmi les pouilleux, misérable carcasse de chair sans aucune valeur, si ce n’était celle que je lui accordais. Je savais bien où ma vie allait me mener ; depuis l’avènement du Surêtre, l’être n’était plus rien.  Et je n’étais qu’un être : chair, sang et os. Naturel. Conçu par l’entrejambe. Hérésie de nos jours, d’après les propagandes. Je n’étais qu’un être. Honte sur moi. Comble du comble, je m’étais apparié avec l’une d’entre nous, et nous avions osé faire une descendance. Je n'avais su me retenir, trop belle... Elle accoucha par trois fois. Trois. Un trio d’êtres imparfaits, parfaitement humains, totalement réprouvés par la morale, identitairement inexistants. Juste assez réels pour qu’on paie l’Amende.


Le monde est ce que nous en avons fait. Nous, les humains, avant de nous faire remplacer. Tout est parti d’un bon sentiment. Tout part toujours d’un bon sentiment. Les plus grandes catastrophes, les plus grands malheurs, les plus horribles créations… L'enfer, les bonnes intentions, les pavés, la plage, tout ça... Que cherchait Einstein, déjà ? Des chercheurs trouvèrent le moyen d’augmenter la longévité de l’être. Sans maladie, sans vieillesse, bientôt l’homme pourrait vivre un demi-millénaire ! Le souci de la mémoire sélective du cerveau humain fut vite écarté par l’implémentation directe de quelques téraoctets dans le cortex cérébral.
Une politique de contrôle des naissances fut mise en place. Il était fortement conseillé de faire appel aux services de l’enfance pour décider des caractéristiques du fœtus. Couleur des yeux, sexe, capacités. Tout était paramétré selon les besoin planétaires. Et, bien sûr, il n’était toléré qu’un seul descendant par couple. Procréation interdite pour qui était déjà géniteur. Parallèlement, toutes les personnes de plus de 80 ans étaient appelées à rejoindre les services de vieillissement : de magnifiques centres, selon les brochures. Dans certains milieux, on osait raconter qu'on n'avait jamais pu rendre visite à nos aïeux une fois qu'ils s'étaient installés. La dictature de la démographie sévissait.
Dans les Hautes Castes, les enfants étaient conçus artificiellement, et, en sus de la mémoire, on  les dotait de Processeurs Organico-Artificiels. Les POA assistèrent l'Élite, et, peu à peu, l’absorbèrent. Il était hors de question de mettre ces techniques à la portée de n’importe qui. Trop nombreux, ce serait la mise à mort de la Terre. Longévité, d'accord, mais pour une population choisie. La police démographique était née. Tous devaient passer par là pour procréer, la natalité naturelle, plus que déconseillée, fut interdite. Alors la natalité plurielle...

Seuls les êtres parfaits eurent droit à la Vie, dès lors qu’ils acceptaient que leur descendance devienne des Surêtres : descendants de l'Élite dotés de POA. La perfection allait aussi dans la non-pensée. Quiconque était surpris à trop réfléchir se voyait doté d’un POA bridé. Le souci étant qu’il était difficile de l’assimiler après la naissance. Beaucoup décédèrent, d'autres devinrent des légumes viables. Non pensée, obéissance. La règle était simple, si nous ne savions pas être corrects, il nous faudrait parêtre, ou ne pas être.
L’homme est un loup pour l’homme, de visu, pour un observateur extérieur, la vérité aurait été telle. Il n’en était rien. Les POA avaient pris le contrôle des êtres qui les avaient absorbés. Ils dirigeaient tout. Surtout les corps dont ils occupaient le cerveau. Les chercheurs avaient tellement bien travaillé que les machines s’étaient intégrées à l’homme, il était désormais impossible de supprimer les implants sans tuer les sujets. Ils grandissaient avec leurs porteurs, se nourrissant de l’énergie corporelle. L’homme n’était plus responsable.


Si on grattait un peu la croute Terrestre, sous la couche de toc, on découvrait les bas fonds. Là vivaient des êtres au cerveau libre, sans ajout autre que, pour les plus riches ou les plus érudits, de mémoire. C’était mon cas. Ma mémoire se transmettait de génération en génération. Lors des premiers POA, certains chercheurs – visionnaires, sans doute – avaient décrété qu’il valait mieux doter de mémoire quelques personnes des castes populaires. Envie de points de vues divergents.
L’Histoire ayant toujours été écrite par les gagnants, les dirigeants, et ayant la prodigieuse propension à être modifiée au fur et à mesure de l’évolution des choses, il fut décrété, sous le secret du polichinelle, qu’un de mes ancêtres, parmi d’autres élus, serait doté d’un unique yottaoctet. Le processus coutant fort cher à réaliser, les porteurs se devaient de rester discrets et, de génération en génération, l’on devait récupérer la mémoire moins de vingt-quatre heure après l’arrêt du cerveau porteur, sous peine que le suivant ne devienne fou, la mort n’étant guère un souvenir agréable, le néant pensif suivant non plus.
Nous étions donc chargés d’avoir descendance, puisqu’il fallait un ADN similaire pour des questions de compatibilité. Beaucoup périrent sans héritier génétique. J'étais le dernier. Ma compagne m’en donna trois. C'était ma faute. J'aurais dû me contenter d'un seul, mais ses yeux étaient une invite au grand plongeon, sa poitrine une invite à la débauche et son con, à la luxure. Je n'aurais pu me passer de lui faire l'amour plus de quelques jours. Une femme comme il n'en nait que trop peu, si féline, si douce, si... Son souvenir lui-même m'habitait, irradiant chaleur et douleur en mon bas-ventre. Dans ce train, même, pour ne pas devenir fou, j'ai tenté de rêver à elle.

Lorsque la Police de la Démographie nous mit la main dessus, nous savions qu’ils réclameraient un corps adulte – l’Amende – en échange de la vie des petits. D’un regard, elle me signifia qu’elle irait, que j’avais une mission à mener à bien, que je n’avais pas le choix. Je savais qu’elle avait raison. Je le savais, mais ne voulais pas m’y résigner. Ils ne m’ont pas même laissé le temps de réfléchir, de réagir. Sous mes pupilles écarquillées, ils mirent fin à ses jours. Une balle, une seule. Le son sourd de la détonation se mêla longtemps à celui du train, plus tard. J'ai récupéré l'engin de mort qui venait de me rendre orphelin d'amour. Plus jamais je ne pourrais vivre ce qu'elle m'offrait, elle n'était plus... Ma Parfaite...!

Après que j'eu fini de vider mes tripes au sol, une main sur mon épaule me fit lever les yeux. Hagard, je suivis cette silhouette au regard amical. Pas un mot ne fut échangé, son doigt posé sur mes lèvres suffit à assassiner les questions en ma gorge. Les enfants suivirent tant bien que mal, et, chaque fois que je crus perdre cet inconnu de vue, il s’arrêtait, laissant leurs petites jambes parcourir le chemin qui nous séparait de lui. Je ne savais pourquoi je lui faisais confiance. Sans doute un zeste de lueur présent dans son regard semblant me dire qu’il disait vrai. Il n’avait pourtant pipé mot.
Nous restâmes quelques jours dans les tréfonds d’un vieil égout oublié. L'homme avait raison, je le savais, la Police de la démographie ne faisait jamais les choses à moitié, lorsque l’on payait l’Amende, ils nous traquaient, prenant plaisir à récupérer les enfants surnuméraires pour les doter d’un POA bridé. Le cerveau d'un jeune étant moins sujet au rejet. Un matin, ou plutôt, à un réveil, notre guide, fébrile, nous mena vers une gare. L’endroit était atrocement glauque, les trains semblaient sortir tout droit d’un passé oublié, bien pire que les bas fonds. Une odeur de vieille urine et de sueur rance tapissait l’air, emplissant nos poumons d'une bouillie infâme. Nous entrâmes.
Le wagon à bestiaux était bondé, le muet nous poussa, moi et les enfants, et rit, légèrement, comme soulagé d’un fardeau, nous. La porte coulissa dans mon dos et je sentis la vibration de la lourde barre qui s’abaissait pour la bloquer. Un instant, très court, je crus m’être trompé, qu’on allait au plus profond des terres sauvages, là où, disait-on, il était possible de vivre à l’ancienne, de cultiver de quoi se nourrir, où l’eau n’était pas rare, où l’on vivait. Vivre. Réellement, avec mes enfants, d’autres gens, sans la peur, la terrible peur qui vous étreignait dès le réveil, ne vous quittant pas même lors de votre sommeil.
Les quelques rares ouvertures me permirent d’apercevoir le reflet de nombreuses paires d’yeux fatigués. Quelques murmures à la voix mal assurée parvinrent à mes oreilles. La vérité s'imposa à moi, prenant place en mon cerveau, crevant ma dernière parcelle d’espoir à ce moment précis. J’étais en partance pour la purge. Écartant les gens autour de moi avec une force que je ne me connaissais pas, je pris deux de mes enfants à bras, une paire de mains compatissante se saisit du troisième. J’allais remercier lorsque je constatais qu’en guise d’aide, j’avais eu droit à un rapt. Je criai, me débattis, ma femme n'était pas morte pour cela ! Je ne pus rien faire, j'eus beau hurler, taper comme je le pouvais, je n'allais pas prendre le risque de lâcher les deux autres. Le son d’une nuque brisée, à l’autre bout du wagon, m’apprit l’inéluctable. Alors que s’élevait le son de la mastication de plusieurs bouches, mon cri s’avorta sur mes lèvres en un haut-le-cœur silencieux. Cela faisait déjà un moment qu’ils étaient là, eux.
Je défendis mes derniers nés farouchement, mordant les mains qui osaient s’en approcher, fixant la masse d’un regard haineux. Plusieurs jours passèrent ainsi, le son sourd de l’acier sur les rails étouffant les soupirs, les gargouillis des ventres également. Mes petits avaient depuis longtemps cessé de se plaindre, de respirer également. Elle était morte en vain. J'aurais dû leur dire de prendre les enfants, j'aurais dû ne pas la laisser se sacrifier, j'aurais dû... Elle n'aurait jamais accepté cela, elle m'aurait haï, m'aurait interdit de la regarder, de la respirer de me perdre à nouveau en elle...
Longtemps, serrant toujours ces êtres sans vie contre moi, je m'interrogeai sur le but de notre guide, sans doute avait-il réellement songé nous sauver. Au début. Son mutisme aurait dû me mettre la puce à l'oreille, c'est parfois le signe d'une implémentation à l'âge adulte d'un POA bridé. Un sursaut d'humanité l'avait poussé à nous cacher, puis l'implant avait repris le dessus. Un espoir, peut-être ?

Le train s'arrêta. Je perçus le soupir monocorde exhalé des poumons des rares survivants. Soulagés, bientôt la fin. Je soupirai aussi. Enfin. J'étais la mémoire du monde, et aujourd'hui, j'ai su.