11 octobre 2010

M'sieur l'agent, dis.



Maman a disparu. Cela fait quatre jours. Maman… T’es où, maman ? Maman elle était fatiguée, elle me regardait avec des yeux tristes, souvent… Et elle a disparu. Une caresse, des je t’aime. Mais moi aussi je t’aime maman, pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu vas pas mourir hein ? Ou moi ? Dis ce qui ne va pas… Maman !

Et maman a disparu. Depuis quatre jours.  J’ai décidé de mener mon enquête... L’autre soir, avant de disparaitre, je l’entendais qui criait qu’elle avait mal ! Et puis, ça fait un moment que je n’entends plus les bruits qu’elle dit qu’elle aime ça dans la chambre. Donc, un souci avec papa. Je crois que papa il a tué maman…

Surtout que quand elle a dit qu’elle avait mal, il est parti avec. Maman a disparu. C’est papa qui l’a tué. Mais si je vous le dis monsieur le policier ! Et moi, on m’a dit, quand tu as un problème qu’est important qu’est pas un problème de maths, faut en parler à la police ! Alors, je vous ai vu dans la rue et je suis venu.

Quatre jours ! Pas de nouvelles… Papa il est là des fois, il dit rien. Il boit, il dort. Il fait chauffer de la nourriture de je suis à la bourre j’ai pas le temps de faire autre chose. Après, il repart. Il a les yeux rouges. Je crois que papa, il regrette. Vous l’imaginez venir me voir pour m’avouer tout ça ? Moi, je suis sûr que c’est lui.

Maman elle m’avait dit qu’elle était en sainte. Je sais bien, c’est une fille. C’est normal. Nous les garçons, on n’a pas de seins. Et puis elle a le gros ventre qu’est venu. C’est pas beau. Du tout.  J’aime quand maman elle a son ventre plat et qu’elle peut me serrer contre elle, sinon, c’est pas drôle, faut faire gaffe, et en plus, la maladie du ventre, elle donne des coups.

Des fois, elle m’a parlé de ma chambre que je devrai partager… J’écoutais pas. Quand elle me parlait de trucs comme ça…  Je mangeais une glace.  Elle m’offrait toujours une glace pour parler. Et moi, je préfère la glace que parler. Des fois, c’était une glace et un jouet. Alors vous pensez bien que j’écoutais pas non plus, moi, je jouais !

Vous croyez que maman elle va arrêter d’être morte monsieur le policier ? Ça vous fait rire, c’est pourquoi ? C’est parce que vous pensez que maman elle avait un bébé dans le ventre ? C’est ça ? Donc si elle parlait de la chambre, c’était pour que le bébé dorme avec moi ? Et elle va revenir avec le bébé et on va tous être contents et en fait elle n’est pas morte ?

Vite, vite ! Rentrer ! La voiture de papa est devant la maison ! Maman va sortir. Et puis elle va me prendre dans ses bras et me serrer contre son ventre qu’est vide. Maman ! Je crie, je cours ! Si je pouvais, je volerais pour aller plus vite, pour retrouver maman, vite… vite ! Maman !

Maman ?

A deux pas de la voiture, je m’arrête. Pourquoi c’est mamie qui sort de la voiture avec un paquet dans les bras ? Pourquoi elle aussi elle a les yeux tout rouges ? Où elle est maman ?

Papa ! Elle est où maman ? Et arrête de me regarder comme ça ! Dis-moi ! Je suis grand maintenant !

J’observe le paquet.

C’est pas papa qu’a tué maman, non.

C’est ma petite sœur.

2 octobre 2010

Opale


 Opale, toute première nouvelle... Oublié de l'afficher...

Eau-pâle, un nom que celui qui devint son père lui a donné le jour où il l’a trouvée. Elle n’a jamais su pourquoi, étant donné qu’il est décédé il y a peu, il lui sera difficile de connaitre ses intentions. Aujourd’hui, c’est loin d’être son principal souci.
Il serait d’ailleurs bon qu’elle arrête de tergiverser et qu’elle se décide ; doit-elle faire face à ses ennemis ou bien faut-il qu’elle s’enfuie ? D’ailleurs si elle fuit, où fuir ? Doit-elle se rendre ? Non, cela ne lui ressemble pas, non pas qu’elle se prenne pour une grande dame fière avec des principes et tout ça, mais tout simplement parce que ce n’est pas dans son tempérament que d’abandonner. D’après elle ses poursuivants sont moins d’une dizaine, ce qui est déjà bien trop à son goût. Avancer plus loin, toujours plus loin, prendre de l’avance, toujours quelques mètres de plus, voilà ce qu’elle fait depuis deux jours. Deux longues journées et une nuit à marcher, à courir, à essayer de mêler ses traces à celles d’animaux. Là, après cet arbre, un ruisseau, elle pourra se désaltérer, à défaut de se sustenter. La jeune fille prend garde à chacun de ses pas, mais se prend malgré tout le pied dans une racine et s’étale de tout son long. Des larmes de rage et d’épuisement perlent à ses yeux. Elle se relève et avance, les yeux brillants, un peu fiévreuse ; elle n’en parait que plus farouche, volontaire. Elle ne s’est jamais aventurée aussi loin sur les terres de chasse du Roy. – Prie Eau-pâle, prie pour qu’il ne se joigne pas à la chasse folle dont tu es le gibier. – Elle veut accélérer le rythme mais son pas se fait plus lourd ; sa vigilance s’amoindrit quant aux traces qu’elle laisse. Elle ne sait plus dans quelle direction aller ; elle s’arrête pour reprendre son souffle et tenter de se repérer au milieu de cette forêt inconnue.
Une branche craque derrière elle la faisant sursauter. Elle se retourne d’un geste et a juste le temps d’apercevoir un blason jusqu’alors inconnu avant de se faire assommer.

Eau-pâle s’éveille, un réveil douloureux, sa tête la lance, le sang pulse à ses tempes. Ses mains sont entravées, des cordages pénètrent ses poignets. Il fait très sombre, elle avance un peu et atteint un mur. Celui d’un souterrain visiblement, au touché de la pierre suintante, un cachot, elle s’en doutait au vu de la noirceur de la nuit et de l’air vicié environnant. Elle aimerait vraiment savoir ce que ces hommes lui veulent, ce qu’ils lui reprochent, ces hommes étranges vêtus de noir, avec au coté une croix, rouge, décorée. – Regarde-toi, Eau-pâle, regarde cette peau blafarde et tes cheveux couleur de feu, ils te prennent pour une renarde, une sorcière. – Elle souffre à cause des liens, un gémissement étouffé lui échappe. – Plains-toi en silence Eau-pâle. – elle serre les dents. Une sensation de chaleur envahit ses poignets, s’intensifie, mais reste supportable. Elle observe, pétrifiée, ses liens qui se désagrègent petit à petit.
Elle n’a pas le temps de se poser des questions, tout à l’heure – Tout à l’heure ? Depuis combien de temps es tu là Eau-pâle ? – cela lui a valu de se faire prendre. Elle cherche, à tâtons, une ouverture, une porte, mais rien. Elle ne perçoit aucune fissure, pas un courant d’air, elle est bel et bien enfermée. La pièce mesure une demi-douzaine de pas de long et autant de large. Eau-pâle se met à tapoter la pierre, de plus en plus fort, cherchant un passage – A moins que tu ne sois emmurée vivante, Eau-pâle, emmurée vivante, tu y as pensé ? – la panique entame sa montée, s’emparant d’elle petit à petit, son pouls s’accélère tout d’abord, puis sa respiration, ses membres se crispent et ses jambes se dérobent ; la sortie, trouver la sortie, elle voudrait se mettre à hurler mais les dernières bribes de volonté qui lui restent l’en empêchent, elle aspire à grandes goulées cet air fétide, elle veut de l’air, elle... s’arrête net de bouger, son souffle reste coincé dans sa gorge, de la lumière émane d’elle, pas une simple lumière non, une lumière chatoyante, mouvante, aux couleurs changeantes, comme vivante – Tu es une sorcière Eau-pâle, ils avaient raison – Etrangement cette pensée, loin de la paniquer, la rassure, cela expliquerait pourquoi des gens en veulent à sa vie ; pourtant elle n’a jamais rien fait en ce sens là, jamais dansé dans un cercle de fées ni même possédé de chat.

La jeune fille ne ressent aucune douleur, la chaleur qui la nimbe est semblable à celle qui entourait ses poignets tout à l’heure et a plutôt tendance à la soulager. Elle inspire à fond, plusieurs fois – Du calme, surtout, du calme. Sois opportuniste, tu t’inquièteras de ta condition plus tard. – Ses yeux remarquent un trou dans le mur, à ras du sol, juste assez grand pour la laisser passer. Avant de le franchir elle se retourne, et observe sa geôle, ce qu’elle prenait pour un lit de pierre ressemble plutôt à un autel, des inscriptions, des runes y sont gravées, elle ne connait pas leur signification. L’insolite lumière qui émane de sa personne éclaire son chemin. Eau-pâle avance, au dessus d’elle la voute de pierre, bien que haute, est oppressante ; elle marche durant des heures, puis s’arrête, elle est repassée pour la énième fois devant la sortie de sa cellule et n’a perçu ni ouverture, ni lumière. Elle s’assoit sur une pierre, quelques instants, pour réfléchir à la situation. Des hommes au blason inconnu (ce n’était ni celui du Roy ni un de ses alliés) l’ont prise en chasse lors de l’enterrement de son père ; ils l’ont assommée et transportée ici, mais dans quel but ? Que lui veulent-ils ? Cette cicatrice sur son bas ventre a-t-elle un rapport avec son enfermement ? Un son, lointain la sort de sa rêverie, il lui semble entendre des pas, déjà des questions s’entremêlent en son esprit.

Bastien guide son groupe du donjon à la chapelle, sans oublier de passer par l’immense salle de banquet, riche de ses tables en ormeaux. Les visiteurs apprécient tous la promenade sur les remparts ; l’agrément des récits de batailles ne faisant qu’ajouter au plaisir de la vue. Ce château, perdu au milieu des montagnes, était le centre de bien des conflits. Peu célèbre pour autant, la plupart de ces combats n’ayant aucune source dans la politique. De plus, il est loin d’être luxueux, les tentures et autres tapisseries qui attirent les touristes dans d’autres forteresses lui font défaut. Certains ne viennent que pour cela, loin du faste et des dorures des palais royaux, on observe ici la force brute et le mystère. Ce château en déborde. C’est d’ailleurs ce que Bastien préfère dans son emploi ; après leur avoir montré le château, il guidera les touristes dans les sous-sols. Lieux de tous les mythes, prisons et salles de torture y jouxtent de grandes réserves. On a déblayé un chemin menant à la surface, loin dans les bois, pour sauver les seigneurs en cas de siège. Un petit ruisseau, à présent asséché, traverse les souterrains et surtout, surtout ceux-ci ne sont pas finis d’être explorés. Passionné d’histoire, le jeune homme a trouvé dans ce job, une aubaine lui permettant de faire chaque jour de nouvelles découvertes.

« Par ici messieurs-dames, suivez-moi, s’il vous plait » autant de phrases qu’il répète machinalement, jour après jour ; ça et la tenue ridicule qu’il porte – les guides sont vêtus à la façon de fous du Roi – sont les principaux défauts de son travail. Mais aujourd’hui, lui qui rêvait de changement, va être servi ; à peine arrivé dans les sous-sols il s’arrête net. Il y a de la lumière, or cet après-midi, seul son groupe est censé visiter le château. Il reprend la visite, expliquant à ses retraités, sur le ton de la confidence, qu’un spectacle « sons et lumières » est en préparation et qu’il leur demande donc, avec force clins d’yeux, la plus grande discrétion ; prudemment, il les emmène loin de ce qui semble être sa source. Il l’observe du coin de l’œil, sombre, aux reflets multicolores, telle une aurore boréale. A la fin de la visite, il raccompagne son groupe à la sortie, puis retourne à l’intérieur, plus motivé que jamais.

Eau-pâle tend l’oreille, un seul homme parle, bien qu’ils lui semblent plus nombreux. Elle en déduit qu’il est leur chef. Elle n’arrive pas à entendre ce qu’ils racontent – Ils parlent de toi, Eau-pâle, de ce que tu vas subir – elle tremble, malgré sa volonté de masquer sa peur. Et cette faim qui la tenaille se fait de plus en plus sentir. Elle a incroyablement faim, autant que si on l’avait laissée là plusieurs jours. Ils s’éloignent, elle n’entend plus rien. « Revenez ! J’ai besoin de réponses ! Je veux savoir ! Revenez ! » Les mots restent bloqués sur ses lèvres, son envie d’avoir des réponses se confrontant avec son angoisse de l’avenir.
Elle perçoit à nouveau un bruit, feutré, très léger, le son se rapproche, un pas apparemment, un seul, enfin, elle discerne quelque chose. Une diablerie, sans aucun doute ; une lumière mouvante, étincelante, qui semble sortir d’un bâton. Plus elle s’avance plus la sienne diminue. Derrière, une forme s’approche doucement, se faisant plus distincte ; un homme visiblement, vêtu comme – Ridicule tu ne trouves pas Eau-pâle ? – un bouffon.

Après maintes déambulations, Bastien arrive à la source de lumière ; celle-ci s’est amoindrie au fur et à mesure de son approche, comme pour le guider. Il découvre une jeune femme d’une pâleur extrême, on devine ses veines à travers sa peau, comme si elle n’avait jamais vu le soleil. Ses grands yeux sombres le fixent sans faillir ; le jeune homme y perçoit la volonté de leur propriétaire, avec, toutefois, une trace d’anxiété. Plus il les observe, moins il peut les quitter, s’il s’y laisse aller, il s’y perdra ; de grands yeux noirs, irisés de mille feux, semblables à la lumière qui l’a guidé jusqu’ici. Sa chevelure rousse, accentue encore le caractère farouche de son regard. La jeune femme porte une simple robe de lin. L’œil exercé de l’historien y reconnait une facture du treizième ou quatorzième siècle.

Les minutes passent, le silence se faisant de plus en plus lourd ; se raclant la gorge, Bastien entame le dialogue ; « Qui êtes vous et que faites vous ici mademoiselle ? » la demoiselle en question se relève d’un bond « Pourquoi je suis ici ? Vous avez l’audace de me demander ce que je fais ici alors que j’y suis enfermée depuis des jours ? » Le jeune homme recule d’un pas, décontenancé par la violence de son ton. « Des… des jours ?… Sortons, nous serons plus à même de dénouer cette situation dans la clarté du soleil. » Ils avancent d’un pas tranquille Bastien se présente à elle et apprend qu’elle se prénomme Opale. Le reste du trajet se fait en silence ; le jeune homme est pris par des pensées ambigües. La logique voudrait qu’il parle d’Eau-pâle à son patron, mais il est tombé sous le charme de la demoiselle en détresse. Par chance, à cette heure il est seul au château, il pourra donc la guider sans risque jusqu’à la chambre qu’il occupe dans les anciennes écuries.

La jeune fille est étonnée qu’un saltimbanque soit aussi libre d’aller et venir dans le domaine du Roy. Arrivés au dehors, elle se rend compte qu’elle ne connait aucunement ce lieu, ni le château, ni les montagnes ne lui évoque le moindre souvenir, cette découverte lui arrache un frisson. Bastien l’entraine jusqu’aux écuries où sont aménagées des appartements pour les employés ; heureusement inoccupés en cette saison peu touristique. Toujours silencieux, il l’assoit, lui fait couler un bain et lui prépare des vêtements propres. « Je vais faire la cuisine pendant que vous vous réchaufferez. » Bastien s’installe aux fourneaux pendant que la jeune fille prend son bain ; elle est subjuguée, choquée par tout ce qu’elle découvre ; qu’elle n’est plus dans sa contrée, qu’elle est entourée d’objets inconnus, que le jeune homme serait magicien – l’eau lui obéit, ainsi que le feu –. Elle n’ose prononcer un mot de peur de l’énerver, mais bien qu’effrayée, se sent étrangement en sécurité à ses côtés. Elle enfile une tunique, un grand T-shirt en fait, et s’assoit dans un fauteuil, face à la cheminée, elle s’y endort, épuisée, quelque peu rassurée par la bienveillance du garçon. Sur ce le garçon en question revient des assiettes dans les mains, il les pose sur une petite table et apporte une couverture. Lorsqu’il recouvre la jeune fille, son œil est attiré par un tatouage sur sa nuque, une croix aux branches de même longueur, avec semble-t-il des fleurs de lys à ses extrémités ; il remarque aussi une fine cicatrice à son coté droit et la recouvre vite avant de n’être plus capable de la quitter des yeux.

Le lendemain, Eau-pâle se réveille calme, l’atmosphère de la chambre du jeune homme l’a apaisée, elle n’a toujours pas ses réponses mais s’apprête désormais à affronter la réalité quelle qu’elle soit. Bastien est endormi sur le fauteuil voisin, elle décide d’en profiter pour visiter le reste de l’appartement du jeune homme. Ce reste se résume à une cuisine ; sa faim se réveille à la vue de la nourriture posée sur la table, elle se sert généreusement un morceau de pain – Du pain blanc, Eau-pâle, comme chez Nicolas ! – et croque quelques fruits. Son appétit quelque peu satisfait, elle retourne dans la chambre. Sa robe est en train de sécher, pendue devant la cheminée ; sur le bureau, elle découvre une esquisse que Bastien a effectué lorsqu’elle dormait ; il représente son tatouage, mais elle n’y voit que le blason de ses agresseurs – Trahie Eau-pâle, il t’a trahie, tu t’attendais à quoi ? –. Lorsque le jeune homme se réveille, il la découvre penchée sur lui, tenant à la main le dessin et le fixant d’un regard assassin. Il essaie de lui expliquer la provenance du croquis et devant sa défiance, il lui montre sa nuque grâce à deux miroirs. Elle reste coite un long moment, frottant machinalement le tatouage, comme pour l’effacer.

« Je crois qu’il va falloir qu’on parle, vous vous appelez Opale, mais encore ? De quoi vous rappelez-vous exactement ? » Eau-pâle s’assoit au pied du lit et commence d’une voix monocorde le plus long discours qu’elle ait jamais fait ; « Je m’appelle Eau-pâle, je naquis à un moment incertain entre 1399 et 1401. » Sceptique, et il y a de quoi, Bastien l’écoute, se retenant de faire le moindre commentaire. « Je fus découverte un matin par mon père adoptif qui me donna le nom d’Eau-pâle – je me demande pourquoi d’ailleurs – dans ma quatrième ou cinquième année. Il m’éleva comme sa fille, sa femme est décédée peu après mon adoption ; il restait enfermé des heures durant dans son atelier, m’interdisant de le suivre disant que le moindre courant d’air détruirait son œuvre, d’habitude seuls ses copistes faisaient des œuvres. Un jour il hurla, un cri de joie et après il n’y est plus jamais retourné. Il laissa ses employés gérer sa librairie et nous allâmes nous installer dans sa résidence de campagne. Je tombai malade, et il me soigna. A mon réveil, j’avais cette petite cicatrice ; dès lors, je ne fus plus jamais malade. Notre vie passa, heureuse, je m’amusais au fond des bois, il prenait le soleil sur la terrasse. Il se mit à vieillir très vite, trop vite à mon goût ; je savais qu’il n’était déjà plus tout jeune lors de mon adoption, mais je n’étais pas prête à le voir disparaitre. Dans les derniers jours, il me parlait beaucoup de sa femme, Pernelle, disant qu’il allait la rejoindre bientôt. Au printemps 1417, il mourut. A la fin de l’enterrement, je remarquai un homme étranger au village qui me fixait, couvert d’une cape qui ne laissait voir que ses yeux… un regard qui me fit frissonner. Observant alentours j’eus l’impression d’être épiée de tous côtés et après un dernier regard sur la sépulture de mon père, je fuis. Sans en avoir l’air tout d’abord, mais dès que je me crus hors de portée, je couru. La traque dura deux jours au terme desquels ils m’attrapèrent et m’assommèrent. Je rouvris les yeux sur un autel, dans la cellule dont l’accès se situe là où vous me trouvâtes. »

Bastien ne sait plus que dire, que croire, ni même que penser. Cette histoire lui parait tellement invraisemblable que sa raison lui dit d’ignorer Eau-pâle, d’appeler l’asile de la ville voisine pour savoir s’ils n’ont pas une fugitive, pourtant les sentiments nouveaux qu’il éprouve lui donnent envie de donner crédit à ce récit. Et puis il y a la croix, la fameuse croix. Sur le bureau, elle ne l’a pas remarqué, mais il n’a pas que le dessin, il y a aussi un livre, un livre spécialisé sur l’étude des ordres secrets, le péché mignon de Bastien. D’après cet ouvrage, la croix appartiendrait à une branche de templiers. Alors oui, Bastien sait bien que les templiers ont été dissous au quatorzième siècle, mais cette croix correspondrait à un ordre espagnol, et puis des bruits courent qu’ils n’auraient jamais tout à fait disparus... Il se penche vers la voyageuse du temps « Il y a une autre question d’importance que je voulais vous poser, d’où venait la lumière qui m’a guidée à vous ? » La jeune fille ne sait que répondre, doit-elle lui dire qu’elle sortait de son ventre ? – Il va te faire brûler vive – Pourtant il a l’air si gentil, et puis… il est magicien aussi, non ? – A toi de voir, Eau-pâle, à toi de voir, mais ne vient pas te plaindre après, ils sont tous après toi, tous à te vouloir du mal, toi la renarde, la sorcière, la fille du fou ! – Eau-pâle se tient accroupie, la tête entre les mains « Assez ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tu n’es pas de bon conseil, tu me rends folle ! Toujours à vouloir me faire entrevoir le pire ! Hors de mon corps, de mon cœur, de ma tête ! Vas-t-en ! Im-mé-dia-te-ment ! Sors de mon esprit ! » Les hurlements qui s’échappent de sa bouche semblent irréels, d’une violence inhumaine, primale.

Bastien veut s’approcher, pour la calmer, tenter de l’entourer de ses bras, mais elle se met soudain à flamboyer ; une lumière, le même chatoiement que celui dans le souterrain nimbe la jeune fille. Elle se lève, deux pas au dessus du sol, droite, la tête regardant le plafond, les paumes tournées vers le sol, sa chevelure crépite, ses cheveux volent autour de son visage. De son ventre, juste à l’endroit de la cicatrice, l’éclat se fait plus fort, le T-shirt qu’elle porte se désagrège et elle se tourne vers lui, nue, magnifique dans ce tournoiement de couleurs, débordante d’énergie. Elle le fixe de ses yeux, noirs avec les reflets de l’Opale, des yeux dans lesquels il peut lire l’étonnement et la peur. La peau se tend sous la cicatrice, comme si quelque chose voulait en sortir, Bastien y devine un objet de la taille d’une bille. Il est subjugué, par la beauté de la jeune fille, par la puissance qui émane d’elle. Il aimerait bien s’approcher, mais la chaleur se fait trop intense, telle une sphère autour d’elle, des flammes s’apprêtent à lécher les murs. Il ne peut pourtant pas se résoudre à la laisser faire. Il remarque le lustre en bois, juste au dessus d’elle et se précipite sur sa corde qu’il détache. Celui-ci dégringole et elle s’effondre net, assommée.

Il pousse le lustre, porte l’évanouie sur son lit et l’attache aux montants, en croix justement, les poignets comme les chevilles. Le feu n’a pris nulle part encore, et dès lors qu’elle se trouve inconsciente, les flammes disparaissent. Il court à la cuisine, fait chauffer de l’eau, affûte un couteau, prépare une aiguille, stérilise le tout dans la casserole bouillonnante. Il prend des linges propres ainsi qu’une bouteille d’alcool. Il retourne dans sa chambre, installe son équipement à côté de son lit, arrache un des longs cheveux d’Eau-pâle qu’il passe dans le chas de l’aiguille puis inspire profondément. « Le plus vite sera le mieux », il fait couler de l’alcool sur la cicatrice de la jeune fille et, d’un mouvement vif et précis, lui entaille la peau. Il retire une pierre, semblable à une Opale, et entreprend d’étancher le sang tout en recousant la plaie, heureusement ni grande ni profonde. Il lui fait un pansement, lui verse une rasade d’alcool dans la bouche et se sert lui-même généreusement. Bastien écarte ses instruments du lit, la recouvre, mais la laisse attachée « On ne sait jamais ». Ses yeux tombent alors sur son couteau, dont la lame jusqu’alors en inox, s’est transformée en or.

Sans ménagement aucun, il secoue la jeune fille et lui demande « Le nom de ton père, dis-moi le nom de ton père ! » Dans un souffle, gémissante, l’obligeant à se pencher au dessus d’elle, Opale lui répond « Flamel, Nicolas Flamel ».