On n'est pas toujours sélectionnés... C'est ce qui m'est arrivée pour ce troisième et dernier opus de Leitmotive sur fond d'orage et de feuille de boucher que je vais me procurer, au passage... Je vous laisse tout de même mon texte.
LE
CIEL S’OBSCURCIT, L’ORAGE MENACE, MAIS BIZARREMENT MATHILDE EST
SEREINE. APPLIQUÉE, LE SOURIRE AUX LÈVRES, ELLE FROTTE AVEC UN TORCHON
DE CUISINE ROSE LA LAME TRANCHANTE D’UNE FEUILLE DE BOUCHER. Ce soir,
c’est leur soir, leur moment de vérité. Elle va le rencontrer, enfin. La
pensée la fait sourire, rien ne pourrait obscurcir cet instant, ces
instants à venir, depuis le temps qu’elle en rêve ! Rien ne pourra les
empêcher d’en venir enfin au concret, rien, ni personne, elle s’en est
chargée.
Ils se sont rencontrés par hasard, au détour d’une page,
mots croisés sur un forum quelconque. Reconnaissance de l’autre, de
l’être, inconnus pourtant, mais déjà si proches. Cliché. Tellement
courant, tellement banal… Les mots s’échangent, les pensées se
partagent, on se confie, c’est si facile par écrans interposés, si
terriblement aisé de se donner sans se voir, de s’accorder de
l’attention. Rêve intense… Partition à quatre mains de la mélodie du
cœur, frisson de l’interdit, désir de l’inconnu.
« Quoi de plus
excitant pour une femme que de se sentir désirée et quoi de plus
troublant chez l’homme qu’elle le lui dise ? » Il lui a dit ça ainsi, au
détour d’une conversation, simple jeux, jeux de lettres et de mots,
jeux d’amis. Et pourtant, ça l’a troublée. Une femme, devait-elle se
sentir excitée, cela voulait-il dire autre chose ? Ses mots l’ont tenue à
sa merci. Fiers et droits, gardant jalousement leur substance pour eux.
Leurs mots, leurs lettres enlacées, entremêlées, offrant leur essence
pour donner naissance à leurs êtres. Union, déjà.
Elle l’aime.
Elle
le sait. Au plus profond de son Moi, elle en est certaine. Il est en
elle, l’habite sans cesse, il a construit sa vie au creux de ses
pensées, s’imposant naturellement. Sa place, il est à sa place, dans son
cœur, dans son âme. Inscrit au fer rouge, taillé dans la masse. Il est.
Non,
ils ne se sont jamais vus, pas même de photo échangée, rien. Pas
qu’elle ne voulait pas, non, bien au contraire, elle l’a réclamé,
plusieurs fois. Chaque fois il a argué que le mystère rendait la chose
plus belle encore, que ce n’était pas de son image qu’il était tombé
amoureux, mais d’elle entière, de son âme, sa beauté intérieure, sa
façon d’être, ses mots, que la voir n’y changerait rien, qu’il ne
l’aimerait ni plus ni moins, fut-elle mannequin, bossue ou cul de jatte.
C’en
était presque vexant. Presque… Elle s’était fait à cette idée, pas tout
à fait résignée puisque nombre de ses arguments trouvaient écho en son
esprit. C’est vrai que c’était bien comme ça, que tout roulait, qu’ils
rêvaient l’un de l’autre, des caresses qu’ils se donneraient bientôt…
Bientôt…
Ce soir !
Oui, ce soir, enfin, elle serait sienne
tout à fait, corps et âme. Depuis le temps qu’elle rêve de cet instant,
il sera réalité. Des nuits humides, draps froissés, à s’oublier dans
les bras de son époux, pensées indignes dirigées vers l’autre,
l’habitant de ses songes… Ne plus même profiter de l’étreinte,
incapable, gorgée de culpabilité et de pitié pour celui qui se perdait
en elle, qu’elle aurait bien voulu aimer encore, un peu, beaucoup, aimer
les deux, pourquoi pas !
Sauf que l’amant avait pris toute la place et l’allait prendre encore plus, dès ce soir…
Ombre
au tableau… Elle n’a pas réussi à trouver le courage d’évoquer un
prétexte pour son absence à venir, elle a dû utiliser une solution plus
radicale… Définitive.
Les conséquences ? Elle y songera plus tard… Beaucoup plus tard, ou quand retentiront les sirènes, ou quand… Quand ? Quand.
Quand
il sera temps d’y penser, si ce moment arrive à un moment où un autre…
Elle ôte son tablier souillé puis se dirige vers l’escalier, elle doit
prendre une douche, s’ôter les traces carmin incrustées dans sa peau,
changer de vêtements et être fin prête pour le retrouver…
Une
main tente de la saisir, faible, geste avorté dans un râle souffreteux,
bientôt fini… la main est évitée, la flaque poisseuse en constante
expansion également…
***
Il n’est pas venu.
…
Il n’est pas venu !
Mathilde,
échevelée, revient chez elle, bien des heures plus tard, trempée par
l’orage qui s’est déclaré, lavant les rues, les bâtiments, traversant
ses membres tétanisés par l’horrible réalité, allant noyer ses os.
Il n’est pas venu…
La
pluie s’est mêlée à ses larmes, l’eau du ciel lui a semblé si salée,
horriblement amère… Que lui-a-t-il pris de croire en ses belles paroles,
se laisser avoir comme une gamine amoureuse, comme une ado qui
sourirait bêtement à un écran. Une conne ! Voilà ce qu’elle est ! Elle
s’est laissée endormir, séduire, violer l’âme, posséder le cœur... Prête
à lui offrir la seule chose qu’il n’avait pas encore d’elle, son corps,
pour la vie.
Il… Il n’est… pas… venu…
Elle a joué le jeu,
pourtant, s’assurant qu’elle ne serait pas dérangée par son mari, plus
jamais, portant la tenue que son amant anonyme lui avait fait parvenir,
se bandant les yeux une fois dans la chambre d’hôtel qu’il avait d’ores
et déjà réservée, une fois assise au bord du lit, prête… Prête à
l’accueillir, prête à rester aveugle tout le temps de sa présence, à
s’offrir à lui quelle que soit son apparence, ses envies, ses exigences…
Elle était déjà sienne et soumise, totalement.
Longue attente où
elle s’est prêtée au jeu des sons, tentant de reconnaitre chaque pas,
chaque bruit, s’imaginant chaque fois qu’il s’agissait de lui, immobile
comme convenu, sans même oser remuer ses jambes qui commençaient à
s’ankyloser, oubliant tout inconfort tant elle était en attente… Chaque
petit courant d’air était un espoir de plus, sensation d’une caresse sur
sa peau, rêve d’une main se posant, exacerbant ses sens plus encore…
Peut-être
était-il là à l’observer ? Pensée qui l’a fait sourire, jouer des
jambes, de sa cambrure, persuadée de lui offrir un spectacle des plus
charmants… L’imaginer ici a fait passer le temps dans une torpeur
étouffante, une moiteur constante jusqu’à ce qu’elle le supplie… Qu’elle
le supplie de venir s’occuper d’elle, tout de suite, se surprenant même
à lui ordonner de la toucher.
Six heures après son entrée dans
la chambre, elle ôtait son bandeau, au comble du désespoir. Il n’avait
pas bougé, il… Il n’était pas là. Il n’avait sans doute jamais été là,
elle se l’était imaginé, espérant si fort que sa respiration avait
résonné à son oreille, qu’elle avait cru sentir son souffle en son cou,
sur sa peau, partout.
Folle…
Trop de questions se posent,
trop d’interrogations se pressent aux fenêtres de son esprit plus tout à
fait sain. Pourquoi n’est-il pas venu ? Qu’a-t-elle fait de mal ? Elle a
obéi, suivant les consignes à la lettre… Pourquoi ? Pourquoi… Lui
a-t-il menti tout ce temps ? S’est-il foutu d’elle ? A-t-il inventé ces
sentiments qu’il éprouvait pour elle ? A-t-il joué avec elle ? A-t-elle
été dupe d’un égoïste, d’un sérial lover ?
Pourquoi a-t-elle fait
ÇA ?! Elle tombe à genoux près de son époux, jambes dans la flaque
quasi crémeuse, se souciant peu de sa mise désormais. Il lui tourne le
dos, elle le bourre de coups de poings, hurlant qu’il n’est qu’un
faible, un lâche ! Qu’il s’est laissé faire, n’a pas su conserver son
amour, se battre pour elle, lui prouver qu’il était mieux que l’autre,
lui montrer qu’il l’aimait…
L’aimer à sa juste valeur…
Il
n’a pas su survivre à ses coups, il l’a abandonnée, la laissant dans une
situation inextricable, un maelström d’horreurs passées et à venir...
Un lâche ! Un traitre ! Elle le hait, elle l’aime, elle le déteste de
l’avoir laissée l’abandonner, lui échapper.
Deux lettres…
La
main qu’elle a esquivée plus tôt a tracé deux lettres. Ses yeux tombent
dessus, s’y accrochent, s’emplissent à nouveau de sel liquide, alors
que la vérité s’imprime, s’inscrit, se tatoue sur son âme, réduisant son
souffle à néant.
Elle saisit les silences installés dans leur
demeure. Elle saisit les sourires tendres qu’il lui offrait quand elle
lui accordait enfin un instant d’attention, ces sourires qu’elle ne
supportait plus. Elle se souvient qu’il ne lui a jamais reproché le
temps passé devant son écran, qu’il ne s’est jamais interrogé sur les
personnes avec qui elle discutait, jamais.
Elle comprend pourquoi
son amant lui paraissait si compatible, comment il faisait pour la
connaitre aussi bien, terminer ses phrases à sa place comme l’aurait
fait un vieil époux… Ce sentiment de l’avoir toujours connu, cette
sensation intense… Cette inéluctable attirance… Et ce livre sur la table
de chevet, quelques années plus tôt, un roman d’Alexandre Jardin, Le
Zèbre, où l’époux écrivait des lettres d’amour à sa femme pour la
séduire à nouveau.
Les caractères sont mal tracés, mais elle les
reconnait sans peine, ce petit nom qu’elle donnait à son amant anonyme, «
AA », et la flèche dirigée vers le corps roide sont assez clairs pour
qu’elle comprenne, qu’elle comprenne tout, trop tard.
***
Mathilde
court… Elle a récupéré la lame nettoyée plus tôt, elle n’a plus rien de
serein… Elle court sous la pluie battante, les mèches plaquées sur son
visage, sa jupe trop courte remontée sur ses cuisses qui n’ont pas su
profiter des caresses du seul homme qu’elle a aimé…
Plus de
larme, rien, elle est au-delà de la douleur. Incapable d’éprouver quoi
que ce soit d’autre qu’un vide intense, que la sensation de perte
irréparable.
Elle va les rejoindre ce soir, le rejoindre, celui
que son cœur n’a cessé d’aduler, celui qui était sien et qu’elle est
allée chercher ailleurs, folle qu’elle était de croire qu’un autre
aurait pu mieux l’aimer. Lui, toujours lui, lui seul, l’unique,
l’irremplaçable, son homme, son époux, son ami, son amant pas si anonyme
que ça.
Le sien, le seul.
La voici en haut de la colline
de leur premier rendez-vous, leur première soirée. Cliché encore, ciel
étoilé, voiture garée et douceur de ses bras, de ses lèvres, frisson du
premier contact, de ce qu’elle recherchait à éprouver encore, qu’elle a
tué par amour pour lui-même…
Il est loin le temps de la tendresse, il est parti, définitivement.
L’instant
arrive, elle va le faire, là, maintenant, les rejoindre, le rejoindre,
ouvrir ses veines, trancher sa gorge, au choix, elle ne sait pas encore.
Bras levés, elle hurle sa rage de n’avoir su les préserver. Mathilde a
toujours eu le sens de la mise en scène. Son cri bestial se perd dans un
roulement de tonnerre tout proche.
Tout proche…
Au bout
de sa main droite, l’immense couteau et, dans le ciel, un éclair
inquisiteur qui s’interroge sur ce morceau de métal accroché à un bout
de femme détrempée, suintant déjà la mort qu’elle appelle à hauts cris.
Désespérée. Le ciel s’interroge tellement qu’il vient tâter de la chose
de son doigt électrique…
Une dernière caresse offerte par la vie, un clin d’œil ironique…
Fatal coup de foudre.